Shakespeare :
modèle littéraire
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A propos de Shakespeare ce site contient : 1. Une présentation de l'auteur et de Roméo et Juliette - 2. La structure de Roméo et Juliette - 3. La conception du théâtre de Shakespeare - 4. Un extrait de Shakespeare, dramaturge élisabéthain, Henri Fluchère, 1966 (la scène élisabéthaine) - 5. Un extrait de Shakespeare et le théâtre élisabéthain, Robert Payne, 1983 - 6. Roméo et Juliette : tragédie politique ?- 7. Un extrait de William Shakespeare, Victor Hugo, 1864 |
Après Shakespeare, en AngleterreShakespeare a bénéficié du succès durant toute sa carrière comme le prouvent aussi bien la constitution de sa fortune personnelle que son accession à la petite noblesse. Ben Jonson, après sa mort, dit l'admiration qu'il éprouve à son égard. Malgré certaines critiques et l'influence du théâtre français et de ses règles, il paraît ne pas avoir vraiment souffert d'éclipses sur les théâtres anglais, même si, lors de la réouverture des théâtres, en 1660, on a tendance à le réécrire et l'édulcorer pour le conformer aux canons en vigueur venus de France. Mais le XVIIIe siècle retourne vers l'original, autant que faire se peut. Voltaire, dans la dix-huitième des Lettres philosophiques, "Sur la tragédie", (1734) en témoigne : "Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient que des tréteaux. Shakespeare, qui passait pour le Corneille des Anglais, florissait à peu près dans le temps de Lope de Vega ; il créa le théâtre, il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût, et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie, c'est que le mérite de cet auteur a prdu le théâtre anglais ; il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles dans ses farces monstrueuses, qu'on appelle tragédies, que ses pièces ont toujours été jouées avec un grand succès."David Garrick (1717 - 1779), acteur, dramaturge, directeur de théâtre, qui commence à jouer en 1740, fera beaucoup pour populariser Shakespeare dont il interprètera les grands rôles : Hamlet, Lear, Macbeth, et dont il transformera un certain nombre de pièces en opéras. William Hogarth n'est pas le seul à l'avoir peint, Gainsborough aussi. Sa renommée est grande et Diderot appuie un des premiers arguments du Paradoxe sur le comédien sur son témoignage qui oppose les acteurs de Shakespeare aux acteurs de Racine ("celui qui sait rendre parfaitement une scène de Shakespeare ne connaît pas le premier accent de la déclamation de Racine.") L'absence de "bon goût" et le non respect des règles rendra sa diffusion en Europe plus difficile. |
![]() William Hogarth (1697- 1764):
David Garrick dans le rôle de Richard III (le peintre a
représenté la dernière nuit avant la
bataille, lorsque Richard voit autour de lui les spectres de ses
victimes)
Musée de Liverpool. |
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Au XVIIIe siècle en Allemagne
C'est d'Allemagne que va partir pour le reste de l'Europe la grande
vague shakespearienne. Shakespeare, connu par des troupes
anglaises, est traduit en 1740 (Jules
César) et suscite, à peu
près les mêmes réactions qu'avait eues
Voltaire : des éclairs de beauté dans une
confusion insupportable. Mais dans la deuxième
moitié du siècle, la jeunesse s'empare de
Shakespeare comme d'un drapeau avec Lessing d'abord (1759), puis
Wieland qui traduit 22 pièces entre 1762 et 1766, puis Lenz,
puis Goethe, puis Herder, puis Schlegel qui vont animer un
débat où il ne s'agit de rien moins que de fonder
un théâtre allemand, un
théâtre qui puisse répondre aux
attentes d'un nouveau public. Shakespeare devient le modèle
à opposer à l'hégémonie des
Français. Dans une sorte de nouvelle querelle des anciens et
des modernes, à l'art, aux règles, ils vont
opposer la "nature", les émotions, l'effet produit sur le
spectateur pour, pense Lessing, renouer avec la
vérité d'Aristote mal compris par les
Français, pour en finir avec Aristote, clame Jakob Michael Lenz, beaucoup
plus radical. Herder, en 1773, dans un essai sur le dramaturge anglais
donne ses fondements philosophiques à cette
insurrection,
par ailleurs fortement influencée par l'article
"Génie" de l'Encyclopédie.
Le "génie",
et Shakespeare est un génie, tire ses ressources du
présent, non d'une tradition, par définition,
sans validité pour le présent pour avoir
correspondu à un autre temps, un autre contexte
socio-historique. Sophocle "parle" Athènes au Ve
siècle avant Jésus Christ, Shakespeare est son
équivalent dans l'Angleterre des Tudor et montre la voie
à ceux qui veulent "parler" leur temps. Pour Herder,
Shakespeare a la capacité de révéler
la destinée humaine et le devenir historique en
dépassant toutes les limites des règles et les
divisions de genres. Ce que fait Goethe
dans Götz von
Berlichingen en 1772. Goethe revient, d'ailleurs, toute sa
vie sur Shakespeare et son roman, Les
Années d'apprentissage de Wilhem Meister
(1795-96 ), retrace du livre III au livre V,
de la première partie, ce qu'a
été la découverte du dramaturge et, en
particulier, d'Hamlet
où la mise en abyme (la représentation
théâtrale que fait donner Hamlet) est
perçue, par les jeunes pré-romantiques du "Sturm
und Drang", puis par les Romantiques, comme une théorie du
théâtre. Dans son dernier essai sur Shakespeare,
en 1826, Goethe verra en lui la jonction du passé et du
présent, de l'antique et du moderne, de ce qu'il nomme
"devoir" et "vouloir", contradiction entre l'imposé et
l'aspiration à la liberté qui anime tous ses
personnages.
Shakespeare est pour eux le modèle de la liberté dramatique, en même temps qu'une pensée en acte, une méditation sur l'homme. |
![]() Illustration d'une édition de 1824 de la pièce de Goethe, Goetz von Berlichingen, acte IV. |
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Que Shakespeare soit
le drapeau des romantiques est une évidence qu'ils
s'empressent tous de lever, jusqu'à celui que l'on n'imagine
le moins dans cette armée, Balzac. Pourtant, et nous ne
prendrons en exemple que La
Peau de chagrin (1831), les
références au dramaturge sont nombreuses
et souvent inattendues, ainsi d'un personnage
décrivant une prostituée : "aussi Emile la
compara-t-il vaguement à une tragédie de
Shakespeare, espèce d'arabesque admirable où la
joie hurle, où l'amour a je ne sais quoi de sauvage,
où la magie de la grâce et le feu du bonheur
succèdent aux sanglants tumultes de la colère;
monstre qui sait mordre et caresser, rire comme un démon,
pleurer comme les anges, improviser dans une seule étreinte
toutes les séductions de la femme, excepté les
soupirs de la mélancolie et les enchanteresses modesties
d'une vierge; puis en un moment rugir, se déchirer les
flancs, briser sa passion, son amant; enfin, se détruire
elle-même comme un peuple insurgé." ou
Raphaël, le héros, écoutant
des choses qu'il ne devrait pas entendre (on se moque de lui)
: "Il me prit une vive tentation de me montrer soudain aux
rieurs comme l'ombre de Banquo dans
Macbeth." Ces références prouvent
qu'en 1830, les lecteurs connaissent maintenant cet
écrivain, sifflé en 1822.
Les écrivains ne sont pas seuls concernés, les musiciens s'intéressent aussi à lui, Berlioz écrit une symphonie chorale, Roméo et Juliette, en 1838, Gounod à son tour, en 1867, en fera un opéra ; les peintres, et Delacroix illustre ses oeuvres, en 1843, il publie trente lithographies illustrant Hamlet. Il n'est pas le seul et Chassériau s'y intéresse aussi. Dans la deuxième moitié du siècle, François-Victor Hugo procurera une traduction complète de l'oeuvre (1859 - 1864), qui manquait encore en France, riche travail d'érudition offrant outre la traduction, celle de certains in-quartos, et les "sources" de l'oeuvre. Victor Hugo devait en faire la préface, mais sa réflexion aboutit finalement à un livre publié à part en 1864, William Shakespeare où à partir de Shakespeare, il offre la somme de ses réflexions sur le génie et la création. Shakespeare est entré, si l'on peut dire, dans le patrimoine national et depuis n'a cessé ni d'être joué, ni d'être retraduit. Il a fourni à la langue l'adjectif "shakespearien" qui connote la grandeur, le tumulte, un pathétique de la démesure dont lui seul a la maîtrise. Au XXe siècle,Shakespeare hante le
théâtre, ce qui est normal,
mais aussi le cinéma. Tous les grands metteurs en
scène l'ont affronté. Pour le cinéma,
impossible de parler de Shakespeare sans parler d'Orson Welles
qui a commencé par le monter au
théâtre (Jules
César) avant de lui consacrer trois films : Macbeth, Othello, Falstaff. Et sans
doute, peut-on dire que toute l'oeuvre de Welles est
imprégnée de
Shakespeare. Au théâtre, Peter Brook a
été, et est encore, celui qui a
le plus longuement réfléchi sans doute aux
implications de la
dramaturgie shakespearienne, quoiqu'il n'ait pas
été le premier à travailler dans le
sens d'une simplication de la scénographie, Jacques Copeau
et Jean Vilar, après Copeau, l'avaient fait avant lui.
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![]() Eugène Delacroix, Roméo et Juliette (huile sur papier marouflée sur toile) "Tout l'intérêt du tableau est dans une draperie blanche qui entoure les genoux de la jeune fille. Le reste est à peine esquissé et disparaît devant l'éclat excessif de cette tache blanche." (Maxime Du Camp, Les Beaux-Arts à l'exposition universelle de 1855, Peinture. Sculpture, Paris, 1855) (Paris, Musée Delacroix ) |
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Curiosité : Roméo et Juliette : réécriture de Jean Cocteau, 1924. Cocteau y tient le rôle de Mercutio . Chorégraphie de Massine. Roméo y est dansé par Serge Lifar. Jean Hugo y dessine décors et costumes et Cocteau en dira, ensuite, "j'y avais inventé le noir où n'était visible que la couleur des arabesques, des costumes et des décors". La première a lieu le 2 juin 1924, au théâtre de la Cigale, à Paris, sans grand succès |
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Shakespeare a donc
cette
particularité d'avoir été (et
d'être encore)
le modèle de l'écrivain génial, celui
dont
l'amplitude est la plus vaste puisqu'elle va de la farce à
la
tragédie, du prosaïque au sublime, du quotidien au
métaphysique ; d'avoir été (et
d'être
encore) un modèle théâtral, non pas
comme l'ont
bien précisé les romantiques, à
imiter, mais une
source d'inspiration parce qu'il travaillait pour la scène
et
avec la scène, pour un moment précis, avec des
acteurs
précis et que néanmoins ses oeuvres transcendent
cette
temporalité ; enfin, Shakespeare est le poète,
par
définition, ce que l'appellation "barde" rappelle
régulièrement, pour avoir, à l'instar
des poètes de la Pléiade, en France, au XVIe
siècle, donné à sa langue une
dimension inconnue avant lui, en croisant dans ses oeuvres le double
apport saxon et latin via le français, importé
dans le sillage de Guillaume le Conquérant.
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