Madame Bovary. Moeurs
de province, Gustave Flaubert, 1857
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Une écriture"Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore." (Lettre à Louise Colet, 22 juillet 1852) "[...] A propos de mes amis, vous ajoutez "mon école". Mais je m'abîme le tempérament à tâcher de n'avoir pas d'école ! A priori, je les repousse toutes. [...]" (Lettre à George Sand, fin décembre 1875) "Et notez que j'exècre ce qu'on est convenu d'appeler réalisme, bien qu'on m'en fasse un des pontifes." (Lettre à George Sand, 6 février 1876) "Bien penser pour bien écrire" affirme Flaubert qui entend écrire le réel, ce qui ne veut pas dire l'imiter mais le construire. Il organise son roman en trois parties, sans titre, comprenant respectivement neuf, quinze et onze chapitres, numérotés mais non titrés, chacune de ces parties correspondant à un déplacement dans l'espace. La première partie se déroule à Tostes (la campagne), la seconde à Yonville-L'Abbaye (le bourg) et la dernière est placée sous le signe de Rouen (la Ville, où son héroïne voit Babylone) qui devient l'horizon d'Emma Bovary, même si elle continue à vivre à Yonville. La "province" du sous-titre est donc la Normandie et plus précisément le pays de Caux, mais de ce particularisme, Flaubert va faire, comme pour ses personnages, un "type". Dans cette tripartition, les chapitres de la 3e partie sont plus courts et produisent un effet d'accélération temporelle. Chacune de ces parties correspond à une dominante masculine, dans l'univers de Madame Bovary, conduisant à une déception: la première à son mariage avec Charles Bovary que la soirée au château de La Vaubeyssard disqualifiera définitivement en plongeant l'héroïne dans un ennui délétère ; la seconde, après la rêverie autour de Léon, à Rodolphe dont l'abandon la rendra littéralement malade (une fièvre cérébrale) ; la dernière enfin à Léon qui, accélérant le processus de dégradation amoureux aussi bien que financier, aboutira à son suicide. L'espace est donc le principe structurant du roman, alors que la durée est un facteur secondaire (de nombreux critiques se sont essayés à reconstruire une chronologie, sans pouvoir résoudre les distorsions du texte - par exemple, Léon dit avoir été absent trois ans et Emma assure qu'il y a trois ans qu'elle n'a pas revu Rodolphe lorsqu'elle va lui demander les 3000 francs qui la sauveraient, or comme la liaison avec Rodolphe n'a commencé qu'après le départ de Léon et que si l'on en croit toujours Emma, elle aurait duré deux ans, il n'y a pas moyen d'ajuster ces dates). Mais si la durée "historique" pose des problèmes insolubles, il n'en est pas de même, comme le fait remarquer Jean-Marie Privat, du temps "traditionnel" ponctué par les fêtes, liturgiques ou non. Le temps dans lequel vit et meurt Emma est bien celui de la répétition, de la tradition, de la chronique qui, d'une certaine manière entre en conflit avec un temps chronologique, "historique" [temps social et économique de la "banque" : billets, emprunts, protêts], contradiction qui l'enferme, l'étouffe et la détruit. Mais plus que l'espace ou le temps, ce sont les récurrences qui structurent le roman : objets (ex. la cravache), couleurs (ex. le bleu sans oublier le rouge), thèmes (ex. la fenêtre), événements (ex. le cortège nuptial / le cortège funèbre) font progresser l'histoire de répétitions en répétitions, parfois identiques (les rêveries d'Emma relatives à Charles, I, 7, à Rodolphe, II,12 ou à Léon, III, 3) souvent altérées (le joueur d'orgue de la 1ère partie / l'aveugle chanteur de la 3e). |
![]() Flaubert faisant l'autopsie de Madame Bovary, caricature de Lemot, 1869 (Bibliothèque nationale) |
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A un lecteur de Reims, Emile Cailteaux qui lui écrit, le 2 juin 1857, une longue lettre enthousiaste en lui demandant de trancher entre lui et une amie sur l'origine du roman, Flaubert répond ceci le 4 juin 1857 : "[...] Non, Monsieur, aucun modèle n'a posé devant moi. Madame Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés, et Yonville-l'Abbaye lui même est un pays qui n'existe pas, ainsi que la Rieulle, etc. Ce qui n'empêche pas qu'ici, en Normandie, on n'ait voulu découvrir dans mon roman une foule d'allusions. Si j'en avais fait, mes portraits seraient moins ressemblants, parce que j'aurais en vue des personnalités et que j'ai voulu, au contraire, reproduire des types. [...]" |
[...] En relisant ce
roman, ce qui m'a frappé, ce n'est pas
le
ratage misérable des amours ou des fantasmes d'Emma, sur
lequel
Flaubert s'appesantit, c'est l'intensité de flamme vive qui
plante son héroïne au milieu du sommeil
épais d'un
trou de Normandie, comme une torche allumée. Je suis plus
sensible, à cette relecture au beau combat d'Emma
qu'à sa
défaite, qui n'est nullement dérisoire, comme on
le dit
trop souvent. Car, en somme, tout ce qu'il est possible de tenter, dans
sa situation dès le début sans espoir, elle le
tente, non
sans hardiesse, et la passivité nostalgique et
fascinée qui a gardé le nom de bovarysme n'a que
très relativement à voir avec un esprit de
décision qui, dans le livre, va plus d'une fois
jusqu'à
l'intrépidité. Finalement, dans les
dernières
scènes (où Flaubert, d'ailleurs, bascule
ostensiblement
du côté de son héroïne) la
placidité
bovine d'Yonville en est perturbée: cette
flammèche de
passion errante est à deux doigts de mettre le feu
à un
village pourtant si exemplairement ignifugé.
C'est cette fureur d'un vouloir-vivre effréné, lent à s'éveiller, couvant et finalement explosant dans la torpeur d'une bourgade comme une bombe à retardement, qui en définitive assure pour beaucoup la grandeur du livre. [...] Julien Gracq, En lisant, en écrivant,
1981.
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Pour connaître les réactions à la sortie du roman en 1857, et pour en savoir plus sur Flaubert et son oeuvre, le site Flaubert de l'université de Rouen. A voir : une adaptation de l'oeuvre pour un roman photo publié dans Nous Deux, en 1973. A lire : une analyse différente et qui permet, par la même occasion, de donner au roman un contexte socio-historique qui, souvent, échappe au lecteur contemporain, Bovary Charivari. Essai d'ethno-critique, Jean-Marie Privat, CNRS Editions, 1994 ; un dossier du Magazine littéraire, novembre 2006. A écouter : vous pouvez télécharger le roman sur le site de la boîte à sourdines. A consulter : le manuscrit de Flaubert. |