Madame Bovary. Moeurs de provinceGustave Flaubert, 1857

coquillage




Un point de départ :

après l'échec, auprès de ses amis Du Camp et Bouilhet, de La Tentation de Saint-Antoine, Flaubert veut écrire un  "roman moderne". Il s'empare de l'histoire d'un "ancien élève de son père, Eugène Delamare, Officier de santé en Normandie, à Catenay, puis à Ry. Il avait épousé en secondes noces, une certaine Delphine Couturier qui, après l'avoir trompé, s'était empoisonnée en 1848. Inconsolable, Delamare était mort de chagrin l'année suivante, en décembre 1849..." (Jean Marc de Biasi, Flaubert, l'homme plume)
Mais il faut aussi ajouter à ce point de départ contingent, des interrogations, des réflexions qui sont celles de l'écrivain depuis qu'il écrit et dont on trouve trace dans ses écrits de jeunesse (Passion et vertu, 1837, sur le même thème). Le désajustement d'un individu par rapport à la société, l'inquiétude et le mal de vivre soulignés par le  romantisme alimentent toute l'oeuvre, avant et après Madame Bovary (Mémoires d'un fou, 1838, Novembre, 1842, L'Education sentimentale, 1869) ; enfin, le modèle balzacien est à l'horizon du roman, même si Flaubert s'est toujours défendu en prétendant ne pas avoir lu les oeuvres auxquelles  fait penser Madame Bovary. On retrouve Balzac dans la description des moeurs de province aussi bien que dans celle du mariage vu d'un point de vue féminin. Par exemple, La Muse du département, 1843, présente en personnage féminin qui n'est pas sans rapport avec Emma.
Flaubert annonce dans une lettre à Louise Colet, le 20 septembre 1851 : "J'ai commencé hier au soir mon roman. J'entrevois maintenant des difficultés de style qui m'épouvantent. Ce n'est pas une petite affaire que d'être simple."
Il lui faudra cinq années de travail pour le mener à bien. le 1er juin 1856, il écrit à Louis Bouilhet : "J'ai enfin expédié hier à Du Camp le ms. de la Bovary, allégé de trente pages environ, sans compter par-ci par-là, beaucoup de lignes enlevées. [...] Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'ensemble a maintenant plus de mouvement."


Un titre :

Il est composé d'un titre et d'un sous-titre que l'on a tendance à oublier. Ce sous-titre inscrit le roman dans une filiation balzacienne qui veut rendre compte de la société comme un naturaliste (au sens de "scientifique qui étudie la nature") rend compte d'une espèce animale : il va décrire des "moeurs" (comportements, habitudes, "habitus" dirait Bourdieu) que le complément de nom "de province" connote négativement. On est déjà dans le cadre du Dictionnaire des idées reçues que Flaubert rêvait d'écrire et qu'il n'a jamais terminé. D'une certaine manière, ce sous-titre invite le lecteur à prendre ses distances, à se désolidariser des personnages, à ne pas s'identifier avec eux, à juger, éventuellement. Par ailleurs, c'est ce sous-titre qui permet de donner un sens à la fréquence du pronom indéfini "on"  dans le roman.
Le titre, lui, est surprenant pour l'époque où l'on utilise soit un prénom : Lélia (George Sand), Corinne (Mme de Staël) ou un nom complet, Eugénie Grandet (Balzac) comme le XVIIIe siècle : Manon Lescaut (l'Abbé Prévost), Clarisse Harlowe (Richardson) en avait donné l'exemple. Il définit le personnage éponyme comme "social", le mot "madame" connotant le mariage et donc le statut d'épouse. Titre et sous-titre semblent donc bien se compléter et proposer un roman qui éclairerait le monde contemporain dans ses aspects les moins connus.
Ce nom, Madame Bovary, est glosé par Rodolphe au chapitre 9 de la 2e partie, lorsque 6 semaines après les Comices, il vient accomplir la 2e étape de sa séduction : "Madame Bovary ! ...Eh! tout le monde vous appelle comme cela!... Ce n'est pas votre nom, d'ailleurs ; c'est le nom d'un autre !"
Rodolphe souligne donc, touchant juste sans y prendre garde, la "dépossession" que vit Emma, en cela identique à bien des femmes, puisqu'elle n'a pas d'identité propre.


Deux dédicaces

La première "A Louis Bouilhet" (1821-1829) apparaît dès la publication en pré-originale dans La Revue de Paris (1er octobre au 15 décembre 1856) et dans Le Nouvelliste de Rouen. Elle témoigne de l'importance de Bouilhet dans l'univers de Flaubert, pour lequel il a toujours été l'alter-ego, l'ami le plus proche après la mort de Louis Le Poittevin. Et selon le témoignage de Du Camp, ce serait Louis Bouilhet qui aurait incité Flaubert à se pencher sur l'histoire de Delamare.

Lors de la publication en volume, en 1857, Flaubert y ajoute une dédicace explicative "A Marie-Antoine-Jules Sénard" (suivie de ses titres) qui a été son avocat lors du procès qui lui a été intenté en 1856 pour "délits d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs." (à lire: le réquisitoire du procureur et la plaidoirie de maître Sénard)


Une écriture


"Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore." (Lettre à Louise Colet, 22  juillet 1852)

"[...] A propos de mes amis, vous ajoutez "mon école". Mais je m'abîme le tempérament à tâcher de n'avoir pas d'école ! A priori, je les repousse toutes. [...]" (Lettre à George Sand, fin décembre 1875)
"Et notez que j'exècre ce qu'on est convenu d'appeler réalisme, bien qu'on m'en fasse un des pontifes." (Lettre à George Sand, 6 février 1876)

"Bien penser pour bien écrire" affirme Flaubert qui entend écrire le réel, ce qui ne veut pas dire l'imiter mais le construire.
Il organise son roman en trois parties, sans titre, comprenant respectivement neuf, quinze et onze chapitres, numérotés mais non titrés, chacune de ces parties correspondant à un déplacement dans l'espace. La première partie se déroule à Tostes (la campagne), la seconde à Yonville-L'Abbaye (le bourg) et la dernière est placée sous le signe de Rouen (la Ville, où son héroïne voit Babylone) qui devient l'horizon d'Emma Bovary, même si elle continue à vivre à Yonville. La "province" du sous-titre est donc la Normandie et plus précisément le pays de Caux, mais de ce particularisme, Flaubert va faire, comme pour ses personnages, un "type".
Dans cette tripartition, les chapitres de la 3e partie sont plus courts et produisent un effet d'accélération temporelle.
Chacune de ces parties correspond à une dominante masculine, dans l'univers de Madame Bovary, conduisant à une déception: la première à son mariage avec Charles Bovary que la soirée au château de La Vaubeyssard disqualifiera définitivement en plongeant l'héroïne dans un ennui délétère ; la seconde, après la rêverie autour de Léon, à Rodolphe dont l'abandon la rendra littéralement malade (une fièvre cérébrale) ; la dernière enfin à Léon qui, accélérant le processus de dégradation amoureux aussi bien que financier, aboutira à son suicide.
L'espace est donc le principe structurant du roman, alors que la durée est un facteur secondaire (de nombreux critiques se sont essayés à reconstruire une chronologie, sans pouvoir résoudre les distorsions du texte - par exemple, Léon dit avoir été absent trois ans et Emma assure qu'il y a trois ans qu'elle n'a pas revu Rodolphe lorsqu'elle va lui demander les 3000 francs qui la sauveraient, or comme la liaison avec Rodolphe n'a commencé qu'après le départ de Léon et que si l'on en croit toujours Emma, elle aurait duré deux ans, il n'y a pas moyen d'ajuster ces dates).
Mais si la durée "historique" pose des problèmes insolubles, il n'en est pas de même, comme le fait remarquer Jean-Marie Privat, du temps "traditionnel" ponctué par les fêtes, liturgiques ou non. Le temps dans lequel vit et meurt Emma est bien celui de la répétition, de la tradition, de la chronique qui, d'une certaine manière entre en conflit avec un temps chronologique, "historique" [temps social et économique de la "banque" : billets, emprunts, protêts], contradiction qui l'enferme, l'étouffe et la détruit.
Mais plus que l'espace ou le temps, ce sont les récurrences qui structurent le roman : objets (ex. la cravache), couleurs (ex. le bleu sans oublier le rouge), thèmes (ex. la fenêtre), événements (ex. le cortège nuptial / le cortège funèbre) font progresser l'histoire de répétitions en répétitions, parfois identiques (les rêveries d'Emma relatives à Charles, I, 7, à Rodolphe, II,12 ou à Léon, III, 3) souvent altérées (le joueur d'orgue de la 1ère partie / l'aveugle chanteur de la 3e).











caricature Flaubert

Flaubert faisant l'autopsie de Madame Bovary
, caricature de Lemot, 1869 (Bibliothèque nationale)


A un lecteur de Reims, Emile Cailteaux qui lui écrit, le 2 juin 1857, une longue lettre enthousiaste en lui demandant de trancher entre lui et une amie sur l'origine du roman, Flaubert répond ceci le 4 juin 1857 :
     "[...]
     Non, Monsieur, aucun modèle n'a posé devant moi. Madame Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés, et Yonville-l'Abbaye lui même est un pays qui n'existe pas, ainsi que la Rieulle, etc. Ce qui n'empêche pas qu'ici, en Normandie, on n'ait voulu découvrir dans mon roman une foule d'allusions. Si j'en avais fait, mes portraits seraient moins ressemblants, parce que j'aurais en vue des personnalités et que j'ai voulu, au contraire, reproduire des types.
[...]"


[...] En relisant ce roman, ce qui m'a frappé, ce n'est pas le ratage misérable des amours ou des fantasmes d'Emma, sur lequel Flaubert s'appesantit, c'est l'intensité de flamme vive qui plante son héroïne au milieu du sommeil épais d'un trou de Normandie, comme une torche allumée. Je suis plus sensible, à cette relecture au beau combat d'Emma qu'à sa défaite, qui n'est nullement dérisoire, comme on le dit trop souvent. Car, en somme, tout ce qu'il est possible de tenter, dans sa situation dès le début sans espoir, elle le tente, non sans hardiesse, et la passivité nostalgique et fascinée qui a gardé le nom de bovarysme n'a que très relativement à voir avec un esprit de décision qui, dans le livre, va plus d'une fois jusqu'à l'intrépidité. Finalement, dans les dernières scènes (où Flaubert, d'ailleurs, bascule ostensiblement du côté de son héroïne) la placidité bovine d'Yonville en est perturbée: cette flammèche de passion errante est à deux doigts de mettre le feu à un village pourtant si exemplairement ignifugé.
C'est cette fureur d'un vouloir-vivre effréné, lent à s'éveiller, couvant et finalement explosant dans la torpeur d'une bourgade comme une bombe à retardement, qui en définitive assure pour beaucoup la grandeur du livre. [...]

Julien Gracq, En lisant, en écrivant, 1981.


Pour connaître les réactions à la sortie du roman en 1857, et pour en savoir plus sur Flaubert et son oeuvre, le site Flaubert de l'université de Rouen.
A voir : une adaptation de l'oeuvre pour un roman photo publié dans Nous Deux, en 1973.
A lire : une analyse différente et qui permet, par la même occasion, de donner au roman un contexte socio-historique qui, souvent, échappe au lecteur contemporain, Bovary Charivari. Essai d'ethno-critique, Jean-Marie Privat, CNRS Editions, 1994 ; un dossier du Magazine littéraire, novembre 2006.
A écouter : vous pouvez télécharger le roman sur le site de la boîte à sourdines.
A consulter : le manuscrit de Flaubert.


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