Phèdre, Jean Racine, première représentation 1er janvier 1677 en l'hôtel de Bourgogne

coquillage


Avant Racine :

Phèdre fait partie des personnages appartenant aux mythes sur Thésée (personnage considéré par les Athéniens de l'Antiquité comme le véritable fondateur de leur Cité) et ne semble pas être avant Racine le personnage majeur, plutôt un des acteurs à la fois essentiel (parce que sans elle rien n'arrive) et néanmoins secondaire (parce qu'elle n'est qu'un instrument dans les projets d'Aphrodite)  dans la tragédie d'Hippolyte, injustement accusé et mis à mort par la malédiction paternelle.



la fable :

Phèdre, mariée à Thésée, tombe amoureuse du fils de ce dernier (sa mère était une Amazone). Hippolyte ne s'intéresse pas aux femmes et se voue à Artémis et à la chasse. Phèdre accuse Hippolyte de l'avoir violentée et Thésée en appelle à Poséidon pour se venger. Un monstre surgit de la mer et épouvante les chevaux d'Hippolyte qui est renversé, traîné, fracassé sur les rochers du rivage et meurt.
Selon les versions, Phèdre elle-même avoue la vérité à Thésée ou ce dévoilement est assuré par la déesse Artémis.




Lorsque la tragédie s'empare du sujet, elle pose comme toujours la question de l'homme, de sa place et donc de ce que les Grecs appellent hybris (démesure, comportement humain qui outrage les dieux parce que l'homme usurpe des "droits" qui ne lui appartiennent pas), l'hybris punie est plutôt celle d'Hippolyte (refusant les femmes et l'amour) que celle de Phèdre, même si Aphrodite choisit son "instrument" dans la descendance d'Hélios (le Soleil) contre lequel elle a une rancune à assouvir : c'est par lui que furent dévoilés ses amours avec Arès et que les dieux se gaussèrent de les voir pris tous deux, elle et Arès, dans le filet d'Héphaïstos.
Sophocle aurait traité le sujet, deux pièces disparues portent pour titres Thésée et Phèdre. D'Euripide, il reste un Hippolyte porte-couronne (428 av. J.-C.) et quelques vers d'une deuxième pièce (Hippolyte voilé) portant sur le même sujet. La pièce commence par une intervention d'Aphrodite et se termine sur celle d'Artémis, venue dire la vérité à Thésée. Phèdre se suicide et dénonce Hippolyte que maudit alors son père. Cette accusation obéit au désir de mettre ses propres enfants à l'abri d'une possible action d'Hippolyte pour se débarrasser d'eux (ils sont les héritiers légitimes du trône d'Athènes).











Rubens, mort d'Hippolyte

Rubens (1577-1640), 1611-13, La mort d'Hippolyte, peinture sur cuivre, Cambridge, Fitzwilliam Museum

Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes :
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Racine, Phèdre, V,6


Au cours du Ier siècle ap. J.-C., Sénèque, philosophe d'abord mais aussi dramaturge, écrit, à son tour, une Phèdre. Dans cette pièce, Phèdre avoue directement sa passion au jeune-homme, ce qu'elle ne faisait pas chez Euripide, et ne se suicide qu'en apprenant sa mort et après avoir révélé la vérité à Thésée.
Un peu avant Sénèque, Ovide avait, dans la quatrième de ses Héroïdes, donné la parole à Phèdre avouant son amour à Hippolyte puis, dans Les Métamorphoses, relaté de la bouche même d'Hippolyte (chant XV), ressucité par Diane (l'Artémis grecque) pour devenir son prêtre dans les bois de Nemi, sa propre mort pour tenter, avec le récit d'autres malheurs, de consoler Egérie de la perte du roi Numa.
D'autres écrivains relatent brièvement cette histoire d'Hippolyte, ainsi de Plutarque (46-120) dans ses Vies des hommes illustres qui la résume : "Quant au malheurs qu'il [Thésée] éprouva à l'occasion de Phèdre et d'Hippolyte son fils, comme les historiens sont, sur ce point, d'accord avec les poètes, il faut croire qu'ils sont arrivés comme ceux-ci les racontent."


Ainsi, il revient donc à Racine d'avoir fait de Phèdre une figure inoubliable, même si au XVIIe siècle, le sujet est traité au moins quatre fois, dont une la même année que la pièce de Racine, par Pradon, en 1677, Phèdre et Hippolyte.
De Phèdre avant Racine, il importe de retenir la filiation : petite-fille d'Europe et de Zeus par son père Minos, elle est aussi petite-fille d'Hélios (le Titan conducteur du char du Soleil qui est postérieurement confondu avec Apollon via le nom qu'on leur accorde à tous deux Phoibos/Phoebus), par sa mère, Pasiphaé. Le même racine est à l'origine des deux noms dont la signification renvoie à la lumière : Pasiphaé, "Celle qui brille", et Phèdre, "la lumineuse, la resplendissante". Cette origine divine a son importance si l'on se rappelle que toute tragédie interroge le statut de l'homme. Tous les personnages de ce triangle composé par Thésée (l'homme âgé, le roi, le mari), Phèdre (la jeune femme, l'épouse) et Hippolyte (le jeune homme, le fils) sont, à des titres divers, à la frontière de l'humain et du divin par leur origine autant que par leurs excès. Et les dieux, justement, les ramènent à leur place d'humains qui se constitue par leurs relations entre eux avec les interdits et les obligations qui les définissent.
Cette configuration triangulaire dont le personnage essentiel est le jeune homme se trouve aussi dans la Bible (Ancien Testament). C'est l'histoire de Joseph et de madame Putiphar ("Genèse" 39, 1-23): Joseph, "beau de visage et très agréable", esclave d'un général du pharaon, plaît à l'épouse de ce dernier, devant son refus elle l'accuse en ayant pour preuve le manteau qu'il a abandonné en fuyant (Oenone, la nourrice de Phèdre, utilisera l'épée de ce dernier laissée dans les mains de Phèdre pour justifier de même son accusation). Plus heureux qu'Hipplolyte, Joseph est jeté en prison dont il sortira grâce à ses talents d'interprète des rêves.




Paul Bénichou, dans "Hippolyte requis d'amour et calomnié", in L'Ecrivain et ses travaux, José Corti, 1967, qui compare différentes versions, appelle la fable "la légende de la Tentatrice-Accusatrice" et fait apparaître :
"l'extrême fixité du scénario central : passion de la séductrice pour le jeune homme, avances directes et plus ou moins impudiques, refus du jeune homme, accusation calomnieuse de tentative de viol ou de séduction, portée par la femme elle-même devant le mari. [...] Les circonstances, à savoir le lien de parenté entre les deux hommes, les conséquences de l'accusation, le dénouement peuvent varier. [...] L'action centrale ne varie pas ou fort peu. L'attitude de la séductrice est partout la même, exempte d'hésitation ou de remords ; elle est en proie à un désir impudique que chaque version lui fait exprimer seulement avec plus ou moins d'audace ou de grâce."
La fable "est, avant toute autre chose, l'histoire d'un jeune héros traversant une épreuve périlleuse. C'est sur le jeune homme et sur sa destinée que les conteurs appellent l'attention, c'est ce qui lui arrive qui doit inquiéter l'auditeur ou le réjouir, c'est à lui qu'il est  requis de s'identifier."












Rachel

Rachel (Elisabeth Rachel Félix, 1821-1858) dans le rôle de Phèdre, Comédie Française, 1843)

Racine

Phèdre est la dernière pièce de Racine ; à tout le moins, la dernière destinée au théâtre ; Esther (1689) et Athalie (1691), tragédies bibliques sont écrites sur commande pour l'Ecole de Saint-Cyr et ne seront jouées que par les pensionnaires en présence de la Cour. L'année même de Phèdre, Racine est nommé historiographe du roi et se consacre désormais à cette fonction.

Les cinq actes de la pièce reprennent la trame antique dans ses grandes lignes en utilisant à la fois Euripide et Sénèque. Mais Racine ajoute le personnage d'Aricie dont il emprunte sans doute le nom à Ovide. Hippolyte devenu prêtre dans le bois de Nemi sert, en effet, Diane-Artémis vénérée dans ce bois sous le nom de Diane d'Aricie. Il en fait, en outre, la dernière des Pallantides (cousins de Thésée : ils lui avaient disputé le trône d'Athènes et il les avait tous mis à mort), que Thésée garde prisonnière et à laquelle il interdit le mariage.
Le personnage a le double intérêt d'humaniser Hippolyte (c'est un jeune amoureux et non plus le misogyne farouche des pièces antiques) et de le mettre en conflit avec le père puisqu'il aime une femme interdite, même s'il ne s'agit pas de sa belle-mère : ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocent, comme le préconise Aristote dans La Poétique pour tout personnage de tragédie.
Par ailleurs, l'existence d'Aricie jointe à la rumeur de la mort de Thésée permet de donner un filigrane politique aux tensions entre les personnages en posant trois candidats au trône d'Athènes : Hippolyte parce que premier né, mais issu d'une union non légitimée par Athènes ; le fils de Phèdre, né lui d'une union légitimée par Athènes et Aricie en tant que dernière Pallantide.



Sarah Bernhard

Sarah Bernhardt (1844-1923) dans le rôle de Phèdre, Comédie française, 1879. Elle avait d'abord joué le rôle d'Aricie, en 1873.


La tragédie s'organise sur un renversement (encore une des "lois" édictées par Aristote) : Phèdre aime Hippolyte mais ne se laisse aller à l'avouer qu'en raison de la rumeur annonçant la mort de Thésée. Le retour abrupt de Thésée (Acte III) va conduire Hippolyte à avouer son amour pour Aricie et déclencher ainsi une première colère du père mais surtout la haine jalouse de Phèdre qui provoque la malédiction de Thésée.
Plus qu'une autre, Phèdre est une tragédie qui repose de bout en bout sur le langage. La parole, du début à la fin de la pièce est acte. C'est parce que Phèdre parle enfin, pressée par Oenone, que s'enclenche la tragédie. Et une fois la parole engagée, plus rien ne peut l'arrêter. Ces actes de parole atteignent leur apogée dans la malédiction du père aussitôt suivie d'effet : "Mais toi, Neptune [...] / Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père. / J'abandonne ce traître à toute ta colère." (IV, 2).

La mise en scène de la passion amoureuse

Si le personnage de Phèdre a fasciné et fascine encore, à la fois les actrices qui y voient l'un des plus beaux rôles théâtraux et les spectateurs, c'est qu'elle est une des plus puissantes incarnations du désir que jamais poète a imaginé ("ce désir à l'état brut qu'exhale et chante Phèdre", Paul Valéry), à la fois incapable de résister à la passion qui la détruit littéralement (au début de la pièce elle est presque mourante "Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi." I,3) et totalement lucide, maudissant et recherchant à la fois son malheur.  C'est aussi que Racine a su lui donner des accents dont la psychanalyse, depuis, nous a appris toute la profondeur. L'aveu à Hippolyte qui glisse de la réitération de son amour pour Thésée à l'affirmation de celui qu'elle éprouve pour Hippolyte via la ressemblance entre les deux hommes, est particulièrement troublant : "Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée. / Je l'aime [...] / Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, / [...] / Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois." (II, 5). Phèdre est un personnage pathétique, à nos yeux, par sa douleur, sa lucidité, le désir dont elle est la proie, qu'elle voudrait contrôler, mais qui prend possession d'elle, paradoxalement, dès qu'elle tente d'en maîtriser le dire.
Racine a puisé dans le mythe les "images" les plus parlantes (c'est le cas de le dire) qui lui permettaient de mettre en scène, de rendre visibles la dépossession de soi mais aussi la part que l'être humain prend à cette dépossession. Les dieux auxquels ses personnages d'une certaine manière s'identifient, Vénus et le Soleil pour Phèdre, dans leurs contradictions, lumière, clarté (le Soleil auquel aspire Phèdre) et noirceurs venus de profondeurs incompréhensibles (Vénus dont elle se dit victime) ou Neptune, pour Thésée, dieu de la mer, donc des tempêtes toujours couvées par les bonaces, promptitude de la colère dépourvue de raison, et regret immédiat, figurent les abîmes de l'être humain, cette part de son moi qui lui échappe et ne l'en gouverne pas moins. En quoi il n'est pas si loin des moralistes de son temps, voire de madame de La Fayette dans La Princesse de Clèves dont l'héroïne renonce à l'amour, trop instable et trop dangereux pour se réfugier en Dieu, à cela près que Phèdre n'est pas chrétienne et ne peut trouver une semblable solution.
Ce caractère moral, Racine le revendique pour sa pièce, dans la préface qui accompagne sa publication l'année même de la représentation (1677) , c'est qu'en effet, l'amour y est dépeint comme une maladie, une "passion" avec tout ce que ce terme contient de connotations négatives au XVIIe siècle. Phèdre en montre tous les dangers : dérèglement physique (autant lors du coup de foudre "Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.", I, 3 que dans ses suites qui vont jusqu'au suicide), mais aussi dérèglement spirituel et moral : oubli de toutes les obligations (respect de soi-même, "amour-propre", honneur; respect du mariage, avenir des enfants puisqu'elle est prête à donner le trône d'Athènes à Hippolyte, III,1; fureur vengeresse qui s'en prend à l'objet même de cet amour, lequel est nommé le plus souvent "ennemi"). Mais ce que Phèdre éprouve n'est pas très différent de ce qu'éprouve Hippolyte pour Aricie puisque lui aussi est prêt à trahir son père pour rendre à cette dernière le trône d'Athènes. La passion amoureuse est toujours un facteur de trouble social, et comme telle doit être condamnée.
Racine a travers le personnage de Phèdre a dessiné une inoubliable figure du désir féminin, dont Cocteau, dans l'affiche pour le ballet de Georges Auric, en 1950, a représenté le caractère proprement "médusant" en entourant le visage de Phèdre de flammes évoquant tout à la fois le soleil et la chevelure serpentine de Méduse.




Leo Spitzer
dans "L'effet de sourdine dans le style classique : Racine" in Etudes de style, Gallimard, 1970, présente le personnage de Phèdre comme un "oxymoron incarné" :
"Rien, depuis Corneille, voire depuis le pétrarquisme de la Renaissance et des troubadours, n'est plus courant que l'image de la FLAMME D'AMOUR. Mais dans Phèdre, Racine, peut-être inspiré par le sens étymologique du nom de son héroïne ("La Rayonnante, la Brillante), a fait du feu le symbole du sentiment de Phèdre : le feu 1° ÉCLAIRE et 2° RÉCHAUFFE, et Phèdre, fille du dieu des Enfers*, tourmentée par de sombres puissances, recherche la lumière, le Soleil son ancêtre ; elle voudra donc premièrement voir le jour, la lumière, quoiqu'elle soit condamnée à la nuit, à la mort, et deuxièmement elle brûlera d'amour, dans le temps même qu'elle sent se figer sa chaleur vitale. Toujours s'opposeront en elle les ténèbres et la lumière, la chaleur et le froid; elle sera un oxymoron incarné, une sombre lumière déclinante, une flamme qui se refroidit (mourante) ; une "flamme noire", une torche brièvement embrasée : voilà ce qu'est cette brillante Phèdre, qui, enfant d'une "triste" et "brillante" famille, tient autant de Minos que d'Hélios**. Et "noir et brillant" ne sont que des expressions symboliques de "mal" et "bien" d'une part, "inconscient" et "conscient" de l'autre.

* dieu des enfers : Minos, roi de Crète, devient juge aux enfers après sa mort.
* Hélios = le soleil








Après Racine :

Le thème est occasionnellement repris à l'opéra (Hippolyte et Aricie, Jean-Philippe Rameau, 1733 ; Phèdre, Jules Massenet, 1900) mais il va jouer un rôle essentiel dans deux romans. D'une part dans La Curée de Zola, d'autre part dans La Recherche du temps perdu de Proust où toutes les passions amoureuses puisent dans la pièce de Racine leur inspiration tout autant que la réflexion sur l'art élaborée par le narrateur à partir de la première fois où il voit la Berma dans ce rôle au théâtre.
En 1950, Cocteau élabore pour Serge Lifar, un argument de ballet sur le thème de la pièce de Racine, représenté à l'Opéra de Paris dans la chorégraphie de Lifar qui danse le personnage d'Hippolyte. Toutes les informations sur cette création sur le site corpsetgraphies.

Jules Dassin (1911-2008), en 1962, en reprend le thème dans son film, Phaedra. Il en écrit lui-même le scénario en collaboration avec Margarita Lymberaki. Les personnages sont les contemporains du spectateur.


affiche de "Phèdre"
Cocteau, Affiche pour le ballet Phèdre, musique de George Auric ; argument, costumes, rideau de scène de Cocteau, chéorégraphie de Serge Lifar, 1950.



A lire : un bel article de Paul Valéry "Sur Phèdre femme", Variété II.




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