La Cerisaie, Anton Pavlovitch Tchekhov, 1904/1954

coquillage







Parc de Sceaux

Cerisiers en fleurs, parc de Sceaux

Rédaction

     Anton Tchekhov est déjà très malade lorsqu'il entreprend l'écriture de La Cerisaie, en 1901. Il réside la plupart du temps à Yalta (en Crimée) quoiqu'il s'y sente, dit-il, en exagérant quelque peu, dans une sorte d'exil sibérien, loin de tout ce qui lui importe, la femme qu'il aime, l'actrice Olga Leonardovna Knipper (1868-1959), la vie intellectuelle moscovite.
Ce qui est traduit par "cerisaie" correspond au russe "Vichnevyj sad" que certains traduisent par "le /un jardin des cerises". Ce titre est une sorte d'indicateur, la "cerisaie" connote un lieu de production, alors que le "jardin" renvoie à des images de loisir, de lieu d'agrément. De fait, au cours de la pièce, ces deux dimensions vont être évoquées.
L'écriture en est lente et difficile. Dans ses lettres à Olga, il souligne les difficultés qu'il rencontre, se lamentant de ne parvenir à écrire que "deux lignes par jour " (octobre 1903). La pièce, en quatre actes, est finalement terminée en 1903 et la première a lieu au théâtre d'art de Moscou, sous la direction de Stanislavski, le 17 janvier (calendrier Julien) 1904. Tchekhov mourra au mois de Juillet de la même année. Il sera cependant présent à la première.
Tchekhov estimait qu'il écrivait une comédie (dans une de ses lettres, il précise "par moments même une farce"), ce qui n'était nullement l'avis des directeurs du théâtre d'art, Stanislavski penchait pour la tragédie (et Meyerhold le suivra qui définissait la pièce comme "la tragédie de l'effroi et du destin")  et Nemirovitch-Dantchenko pour un drame.
Ces lectures multiples et, d'une certaine manière, toutes fondées, disent la complexité d'une pièce, sans intrigue à proprement parler (ce qui est presque toujours le cas dans le théâtre de Tchekhov) qui s'intéresse essentiellement aux personnages et à leurs interactions.
     La scène se passe dans la maison de maître d'une grande propriété en passe d'être vendue aux enchères, vente prévue pour le 22 aoüt. La propriété a pour particularité de posséder une cerisaie remarquable qui est alors en fleurs puisque les événements commencent en mai. Y sont réunis les propriétaires et leur entourage.
La pièce n'est montée, en France, qu'en 1954, par la troupe Renault/Barrault, au théâtre Marigny dans une traduction de Georges Neveux. Mais depuis, elle n'a cessé d'être reprise.  La Cartoucherie (Vincennes) la présentera en 2026.



Les personnages

Lioubov (Liouba) Andreevna Ranevskaia, propriétaire du domaine, dont elle a hérité avec son frère ; veuve depuis six ans, un mois après la mort de son mari, mourrait son fils Gricha (7 ans). Elle a alors quitté le domaine. Elle vivait en France avec un amant qui l'a particulièrement mal traitée et l'a, sans doute, ruinée. Elle a essayé de se suicider. Ania et Charlotta Ivanovna sont allées la chercher.
En octobre 1903, Tchekhov décrit ainsi le personnage à Olga Knipper qui doit l'incarner "Intellligente, très bonne, distraite, affectueuse (caressante) envers tout le monde, toujours un sourire sur le visage." Elle est généreuse, mais dépensière, vit dans le présent sans une pensée pour l'avenir. Elle est aussi très émotive et a la larme facile.
Ania (Anitchka) , sa fille, 17 ans. Sérieuse. Essaie de rappeler sa mère au bon sens (sans beaucoup de succès), estime (et aime peut-être) Trifimov, regarde l'avenir avec optimisme et envisage de travailler.
Varvara (Varia) Mikhailovna, fille adoptive de Lioubov, 24 ans, a géré le domaine en l'absence de Lioubov. A des tentations religieuses (mener la vie des "errants" allant de sanctuaire en sanctuaire) ; éprouve des sentiments troubles (n'arrive pas à décider s'il lui plaît ou non) pour Lopakhine. Se met aisément en colère.
Leonid (Liona) Andreevitch Gaev, frère de Lioubov, 51 ans, ne fait rien, hormis chercher à qui il peut emprunter de l'argent, jouer au billard et parler sans arrêt de tout et du reste avec n'importe qui. Il finira sans doute employé de banque.
Ermolai Alexeevitch Lopakhine, fils d'un serf du domaine devenu commerçant, il est devenu, à son tour, marchand, fort riche. C'est un personnage complexe, il a conscience du regard que ces aristocrates, même désargentés, portent sur lui "une brute, un koulak" dit de lui Gaev, a conscience lui-même de son manque d'éducation, éprouve de l'admiration, voire de la tendresse pour Lioubov, voudrait l'aider sans parvenir à se faire comprendre. Tchekov disait de lui "Il ne faut pas qu'il soit un vulgaire commerçant. C'est un homme sensible." (lettre du 30 octobre 1903). C'est un homme sensé, intelligent, analysant avec pertinence les transformations sociales en cours.
Piotr (Petia)  Sergueevitch Trofimov, 26 ans, étudiant. A été le précepteur du petit garçon de Lioubov, amoureux d'Ania qu'il abreuve de ses discours politiques (lesquels sont truffés de clichés). Regarde l'avenir avec enthousiasme, mais par bien des aspects donne l'impression de n'être qu'un velléitaire.
Boris Borrisovtch  Simeonov-Pistchik, propriétaire d'un domaine voisin, lui aussi endetté, père d'une fille dont il parle souvent.
Charlotta Ivanovna, gouvernante, a un petit chien, fait des tours de magie, ses parents étaient des baladins et, orpheline très tôt, elle a été prise en charge par "une dame allemande". Se sent extrêmement seule.
Semion Panteleevitch Epikhodov, comptable, la maladresse en personne, fait la cour à Douniacha.
Douniacha Avdotia Fedorovna, jeune femme de chambre, coquette.
Firs, 87 ans, serviteur de la famille depuis le temps du grand père de Lioubov (n'a jamais accepté l'abolition du servage, s'occupe de Leonid comme s'il était sa nounou).
Yacha, jeune valet de Liouba, frivole, ne rêve que de repartir à Paris.








Tchekhov

Caricature de Tchekhov par lui-même



Theatre d'art Moscou

Photographie de la première mise en scène, Stanislavski, 1904.

Le déroulement de la pièce

     Jean-Louis Barrault qui tenait la pièce "pour le chef-d'oeuvre de Tchekhov", considérait que l'intrigue tenait toute dans l'existence de la fameuse cerisaie que de nombreux metteurs en scène (à l'encontre de ce que préconisaient les diascalies de l'auteur) ne font, pourtant, pas apparaître et il résumait la pièce (en accordant une majusucle au mot comme à celui d'un personnage) :
"— Acte I : La Cerisaie risque d'être vendue
— Acte II : la Cerisaie va être vendue
— Acte III : La Cerisaie est vendue
— Acte IV : la Cerisaie a été vendue"  (Pourquoi la Cerisaie ? Jean-Louis Barrault, 1954)
A travers cette vente d'une propriété familiale que ses héritiers n'ont pas su conserver se racontent, en fait, les mutations sociales qui transforment la Russie, à la veille de la première explosion révolutionnaire de 1905. Mutations économiques (la cerisaie a été productive et ne l'est plus), certains serfs affranchis se transforment en hommes d'affaires, comme Lopakhine, capable de saisir les transformations en cours, le potentiel économique des terrains qui peuvent répondre aux besoins nouveaux d'une bourgeoisie en formation qui ressent l'envie de villégiature ; tout ce qui, aux yeux des anciens "riches", Liouba et son frère, apparaît comme "vulgaire".
Chaque personnage vit dans son monde à lui et les dialogues sont le plus souvent des rencontres de monologues, ce qui est particulièrement sensible dans l'acte II.
Mais, témoin aussi des transformations sociales, la mixité des classes sociales qui évoluent sur la scène, non seulement les serviteurs, comme Firs, Yacha, Douniacha, mais le comptable de la propriété, le chef de gare (acte III), Lopakhine, petit fils de serf et fils de serf libéré qui se sent profondément encore "moujik" (paysan), et les aristocrates que sont, malgré tout, Lioubov et Gaev ou Simeonov-Pistchik ; sans compter des personnages comme Varia, Trofimov ou Charlotta dont les appartenances sont difficiles à établir. mais tous ces personnages vivent sur un pied d'égalité, comme le bal improvisé de l'acte III, le ontre bien.







Comédie françaiseMise en scène Clément Hervieu-Léger, Comédie Française, 2025.

Clément Hervieu-Léger, Adeline d'Hermy, Morgane Real, Florence Viala, Eric Génovèse


     Chaque personnage vit dans son monde à lui et les dialogues sont le plus souvent des rencontres de monologues, ce qui est particulièrement sensible dans l'acte II.
Hormis Lopakhine, tous les personnages sont en proie au passé et au rêve d'une répétition : attendrissement sur la "chambre des enfants" (acte I), émerveillement devant le fait que l'orchestre juif existe encore (acte II) et organisation du bal improvisé (acte III), souvenirs des temps passés auxquels Firs, qui les regrette plus que tous; apporte sans cesse sa caution : ce qu'il en était du temps où la Cerisaie produisait, ce qu'étaient les bals autrefois, de même qu'il n'a pas vu Gaev grandir.
     Quoiqu'il n'y ait nulle intrigue (puisque, dès le début, le spectateur sait que la propriété sera vendue, à la fois parce que Lopakhine démontre qu'il ne peut en être autrement et parce que les personnages, dans leurs suppositions contraires, n'offrent que des pis aller : intervention de la grand tante ou de la grand mère, sommes ridicules au regard des nécessités), les allées et venues des personnages (et leur nombre) confèrenet une très grande vivacité au spectacle. Et pourtant, ce que déploie cette agitation invite à s'interroger sur la perte, sur l'irréversible mais aussi la nostalgie (aurait ajouté Jankelevitch). Lioubov a perdu son mari, son fils, son amant, sa fortune et va perdre maintenant "le lieu" où s'ancraient tous ses souvenirs, son enfance (grands parents et parents ), sa vie de jeune femme heureuse. La propriété (et la cerisaie témoignant du passage mais aussi du renouvellement des saisons) garantissait une continuité, elle incarnait, d'une certaine manière, le temps au sens de durée. Mais pas plus les arbres que les hommes n'échappent au fait que la durée entraîne nécessairement vieillissement, dégradation, et disparition. En même temps que les arbres sont abattus au dernier acte (deux didascalies insistent sur"les coups sourds de la hache sur le bois, des coups solitaires et tristes"), Firs, le vieux serviteur (qui appartient à un temps qui n'est plus), "oublié"  dans la maison fermée et abandonnée, se couche pour mourir : "La vie a filé, et on dirait qu'elle n'a pas encore commencé" (traduction Elsa Triolet).




A consulter
: un dossier pédagogique établi par le CRDP de Pariset le théâtre de la Colline à partir d'une mise en scène d'Alain Françon (2009)
un dossier produit par l'Ecole Nationale de Théâtre (Canada) établi par Marc-Antoine Brisson et Marianne Loignon-Lapointeà l'occasion d'une mise en scène des étudiants (2018)



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