LE
SPHINX : Un visage
de femme, des griffes de lion, des ailes d’aigle...
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A propos de Sand, ce site contient : 1. une biographie de l'écrivain - 2. une présentation de Lélia, 1833 |
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Ce texte a été rédigé, pour servir de support à une conférence, à l'occasion d'un hommage rendu à George Sand par le département des Lettres de l'université (UNESP) d'Araraquara (Etat de Sao Paulo, Brésil), en décembre 2004. |
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![]() logo marquant les activités de
commémorations du bi-centenaire de la
naissance de George Sand
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La forme humaine est une occultation. Elle masque le vrai visage divin qui est l’idée. George Sand est une idée : elle est hors de la chair, la voilà libre ; elle est morte, la voilà vivante. Patuit Dea. Victor
Hugo, 10 juin 1876
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Victor HUGO, “Obsèques de George
Sand", in Politique, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins,1985, p. 915.
Patuit dea : citation tirée d’un vers de Virgile “On vit qu’elle était déesse”. |
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Si les commémorations ont un
petit côté artificiel, leur avantage est
pourtant de nous permettre de réévaluer des oeuvres que la postérité
n’a pas toujours traitées judicieusement. Ainsi en est-il de
l'écrivain qui nous intéresse aujourd'hui et qui, après avoir, de son
vivant, été regardée à l'égal de Victor Hugo, a progressivement glissé
dans l'oubli, l'indifférence, pis encore pour elle qui justement avait
tenté d'y échapper en se choisissant un pseudonyme masculin, dans la
littérature pour la jeunesse.
Je me sens honorée d'ouvrir cette journée de travaux. Et peut-être ai-je tort, car si honneur il y a, je ne peux m’empêcher de le trouver périlleux. Il me semble, en effet, très difficile de présenter un écrivain. Tout présentateur ne se trouve-t-il pas contraint de naviguer entre Charybde et Scylla. Et bien téméraire est celui qui oublie que le naufrage le guette à chaque bordée qu’il tire. Va-t-il se laisser emporter sur les voies du biographique ? Il entend la voix de Proust lui répéter qu’il se fourvoie et que de l’homme à l’oeuvre, la distance est infranchissable. Va-t-il s’en tenir à l’ébauche, au dessin toujours évanescent de cette “créature” virtuelle, de cette position imaginaire, qu’est l’auteur ? Mais ne risque-t-il pas constamment la surinterprétation ? Dans le premier cas, d’anecdotes en anecdotes, le risque d’éparpillement est patent comme nous en avons tous fait l’expérience à la lecture de biographies; les livres refermés, nous restons avec ce sentiment frustrant que toutes ces pages (les biographes ont tendance à être prolixes) peuvent se résumer à : il -ou elle - est né, a vécu, est mort; accessoirement, il -ou elle- a écrit, peint, composé. Ce qui, convenons-en, ne nous avance guère. Dans le deuxième, au lieu de donner à saisir un auteur, nous offrons le portrait d’un critique. Les admirables pages de Barthes sur Racine nous en apprennent davantage sur l’acuité d’un lecteur, sa finesse, sa sensibilité, bien plus encore sur ses postulats théoriques et sa conception de la littérature que sur Racine ; et ses adversaires de la Sorbonne avaient eu beau jeu, en leur temps, de mettre en évidence les incongruités d’une lecture qui faisait de Racine un ensemble de connotations propres à la 2e moitié du XXe siècle, et négligeait ce qu’il était : un écrivain du XVIIe siècle. Que dire alors lorsque l’écrivain qu’il s’agit de présenter, est une femme qui se choisit un pseudonyme masculin ? Parce qu’il s’agit d’une femme, la tentation biographique joue à plein, et il est fort commun de présenter George Sand par la liste des amants d’Aurore Dupin. Naturellement, le pseudonyme masculin se prête aussi à toute une fantasmatique autour du cigare et de la pipe (oui, cette femme aimait fumer), du pantalon (essayez donc d’imaginer ce que pouvait être marcher dans Paris au XIXe siècle avec des escarpins de tissu ou de cuir, si fins que le premier pavé venu les déchire à coup sûr, des robes, toujours coûteuses, qui ramassent la boue partout où elles la trouvent...), de l’amitié amoureuse avec Marie Dorval, puis Marie D’Agoult. Car, enfin, une femme libre, qui ne dépend de personne, dont les oeuvres se vendent, et bien, il n’en faut sans doute pas davantage pour susciter l’hostilité (manifeste ou latente) d’une société pour laquelle les femmes sont d’éternelles mineures. Selon les critères de cette société, elle ne peut être “qu’anormale”. D’autant plus que ses choix politiques n’arrangent rien. Socialiste ! pensez-donc. Et peu importe qu’il s’agisse du socialisme que Marx qualifiera d’utopique. Le mot sent le soufre. Si bien que
tenter de présenter George Sand c’est
aussi affronter le poids de préjugés ayant acquis, avec le temps, le
statut de vérités, d’autant plus sans doute qu’ils se prêtent aisément
à un certain goût du scandale loin de déplaire à nos contemporains.
Mais à trop s’occuper de la femme on en oublie l’écrivain.
Alors que reste-t-il ? à la fois rien et tout. Si malgré Histoire de ma vie, George Sand inspire toujours l’ardeur biographique c’est que sans doute, nous éprouvons le sentiment que cet écrivain nous échappe encore. Qu’il reste, comme l’écrit Dumas dans ses Mémoires, “ce génie hermaphrodite, qui réunit la vigueur de l’homme et la grâce de la femme ; qui, pareille au sphinx antique, vivante et mystérieuse énigme, s’accroupit aux extrêmes limites de l’art avec un visage de femme, des griffes de lion, des ailes d’aigle.” [Mes Mémoires, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989, tome 2, p. 990] Peut-être pouvons apporter une modeste contribution pour éclairer un peu cette énigme. Parce qu’un auteur, un “être de papier”, une créature virtuelle, relève aussi bien qu’une personne de chair et d’os d’une temporalité et d’un contexte. De George Sand à Balzac ou Flaubert, quoique leurs postures (ethos) d’écrivains soient fort dissemblables, il y a davantage de points communs qu’entre George Sand et Mme de La Fayette, ou Marguerite Yourcenar, quoiqu’il s’agisse aussi de plumes tenues par des mains féminines. Un visage de femmeCommençons donc par le cadre le plus large : celui d’un siècle, d’une temporalité dans laquelle la femme et l’auteur s’inscrivent : 1804
- 1876 : la
trajectoire d’une vie, celle
d’Amandine-Lucie-Aurore Dupin, fille légitime de Maurice Dupin et de
son épouse Sophie-Victoire Delaborde, née à Paris le 1er
juillet,
devenue par son mariage en septembre 1822, baronne Dudevant, légalement
séparée de son époux en 1836, mère de deux enfants, propriétaire d’un
domaine à Nohant, hérité de sa grand-mère paternelle, et vivant de ses
productions littéraires, de 1831 à sa mort, survenue le 8 juin
1876, à Nohant, d’une occlusion intestinale.
1832 - 1876 : la trajectoire d’un auteur à succès qui commence à grands fracas par la publication d’Indiana et qui s’interrompt sur un roman inachevé : Albine. Un auteur certes un peu moins producteur que Dumas ou Balzac, mais pas loin. Un auteur qui, comme beaucoup de ses confrères, à la même époque, alimente la presse, l’édition, le théâtre. Un auteur “engagé”, bien que ce mot appartienne à la terminologie sartrienne et soit donc postérieur d’un siècle. Engagé dans ses oeuvres, engagé dans son travail de journaliste. Ces années sont, pour la France et les Français, des années d’instabilité gouvernementale, des années aussi de transformations essentielles tant économiques que sociales: 1804 : an XII de la 1ère République, sa dernière année. Aurore Dupin naît en même temps que le 1er empire. Le 18 mai, la nouvelle Constitution confiait la République “à un Empereur qui prend le titre d’Empereur des Français”. Le 2 décembre, Napoléon Ier se couronne lui-même à Notre-Dame. 1814 : le 6 avril, Napoléon abdique sans condition. Première Restauration : Louis XVIII monte sur le trône. 1815 : le 1er mars, Napoléon débarque à Golfe-Juan et monte triomphalement vers Paris où il arrive le 20 mars. 18 juin : Waterloo, fin du règne après l’aventure de 100 jours. RESTAURATION (Louis XVIII revient, qui meurt en 1824. Charles X lui succède). 1830 : révolution (27/28/29 juillet - le 2 août Charles X abdique, il est remplacé par Louis Philippe) 1832 : avril, épidémie de choléra à Paris ; juin, émeutes à Paris, barricades (ce jour-là, celui de l’enterrement du Général Lamarque, on a brandi pur le 1ère fois le drapeau rouge, dont il sera de nouveau beaucoup question en 1848. Lamartine faisant pencher, définitivement, la balance, du côté du drapeau tricolore). 1848 : février, révolution, IInde république / juin : répression contre la révolte ouvrière 1851
: 2 décembre, coup
d’Etat de Louis Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, président
de la
République, en passe de ne plus l’être. Fusillade
du Boulevard Montmartre. Exil d’un certain nombre de Républicains dont
Hugo.
1852 : couronnement de Louis Bonaparte sous le nom de Napoléon III, Second Empire. 1870 : guerre avec la Prusse, Sedan (3 septembre), déchéance de Napoléon III le 4 septembre. Proclamatiom discrète de la IIIe République. 1871 : mars-mai : commune de Paris. Répression sanglante. Puis installation difficile mais définitive de la République. Naturellement, les dates retenues sont un choix, mais elles jalonnent de manière visible la lente et complexe et douloureuse transformation d’un monde, le passage de l’Ancien Régime à un nouveau, la rupture de 1789 n’en finissant pas d’irradier. De la première République (qui dure à peine 12 ans, en y incluant le consulat) à la troisième du nom, en passant par la seconde (qui ne dure que trois ans), il faut presque un siècle pour que la démocratie s’implante définitivement en France. Il y faudrait rajouter bien des émeutes, révoltes localisées, souvent extrêmement violentes (en 1828 à Brest, en 1831 à Paris, puis à Lyon, etc.) Elles ont parfois joué sur le plan imaginaire un rôle sans commune mesure avec leur poids historique. C’est le cas de juin 1832 : la résistance de la barricade de St-Merry, en particulier, a profondément marqué les esprits, autant que la répression de juin 1848, blessure dont les Républicains l’ayant vécue ont porté la cicatrice toute leur vie durant. Hugo, par exemple, n’en finira jamais de se justifier, à ses propres yeux d’abord. Chez certains Républicains, dont Sand, cette image de guerre civile a été une telle hantise qu’elle explique, en partie, à la fois son refus de s’impliquer en 1851 et sa condamnation de la Commune dont Hugo dira aussi que c’était “une bonne chose mal faite”. Si l’on résumait, on pourrait presque dire qu’au XIXe siècle, la France vit sur pied de guerre: quand le pays n’est pas en guerre avec l’extérieur, il est constamment au bord de la guerre civile, et quelquefois en plein dedans (juin 1848, décembre 51 et janvier 52, 1871). Un poète seul, sans doute, peut rendre sensible l'image, sinon exacte, en tous cas, parlante de ce qu'ont pu vivre les contemporains : O Dieu ! Si vous avez la France
sous vos ailes,
Ne souffrez pas, Seigneur, ces luttes éternelles ; Ces trônes qu'on élève et qu'on brise, en courant ; Ces tristes libertés qu'on donne et qu'on reprend ; Ce noir torrent de lois, de passions, d'idées, Qui répand sur les moeurs ses vagues débordées ; Ces tribuns opposant, lorsqu'on les réunit, Une charte de plâtre aux abus de granit ; Ces flux et ces reflux de l'onde contre l'onde ; Cette guerre, toujours plus sombre et plus profonde, Des partis au pouvoir, des pouvoirs aux partis ; L'aversion des grands qui ronge les petits ; Et toutes ces rumeurs, ces chocs, ces cris sans nombre, Ces systèmes affreux échafaudés dans l'ombre, Qui font que le tumulte et la haine et le bruit Emplissent les discours, et qu'on entend la nuit, A l'heure où le sommeil veut des moments tranquilles, Les lourds canons rouler sur le pavé des villes !
V. Hugo, Les
Chants du crépuscule, V (poème écrit en
1835 mais daté de 1832)
Dans
cette société profondément altérée par la
succession rapide des événements qui l’ont conduite de 1789 à 1815,
mais qui prétend, après 1815, revenir sur ces vingt cinq années
alors que ses institutions ont fait eau de toutes parts et qu’elle n’a
pas d’autre choix que de faire avec, la bourgeoisie n’a pas l’intention
de se laisser dérober ses acquis. Le XIXe siècle français en
devient un
tourbillon: l’émeute y couve à chaque carrefour parisien, et
régulièrement l’émeute se fait révolution. Univers instable, monde
mouvant en constantes mutations, techniques, économiques, sociales, qui
se heurte à l’immobilisme de gouvernements plus timorés et répressifs
les uns que les autres. Il est vrai que 200.000 électeurs y décident du
présent et de l’avenir de plus de 30 millions de personnes. Et chose
qui sans doute compte, une grande partie de la bourgeoisie, dont les
intellectuels (les “capacités” dit-on à l’époque, autrement dit tous
ceux qui sont nantis d’un diplôme), ne fait pas partie des électeurs.
En
compensation, ces "capacités" occupent tout le champ de la parole :
universités,
librairie (entendons: édition), presse en pleine expansion, théâtres.
S’ils veulent exister, il leur faut changer ce monde. Et ils s’y
emploient. Ils s’y emploient si bien qu’ils finiront par réussir.
Chemin faisant, ils fabriquent de l’idéologie. Leurs maîtres mots :
liberté, droits, progrès. Ainsi se crée, difficilement, le nouveau
monde dans lequel la bourgeoisie va asseoir sa puissance non sans
combat; quant au peuple (comme on dit à l’époque, c’est-à-dire
les pauvres, travailleurs de tous genres, des agriculteurs aux ouvriers
en passant par les artisans, ceux qui sont à la limite de la survie) il
fait les frais de la transformation économique, mais en retour, il se
transforme aussi. C’est un monde, on l’a compris, pétri de
contradictions -et ce n’est pas une image, pensons par exemple, pour
rester dans l’univers littéraire, aux débuts du Romantisme. Ces jeunes
fanatiques (là encore le mot n’est pas hyperbolique) de la liberté
artistique (lesquels hurleront à la première d’Hernani : “A la
guillotine les genoux!” -les “genoux” étant les chauves défenseurs du
classicisme), sont royalistes au départ, alors que leurs adversaires,
classiques sur le plan littéraire, sont dans l’opposition sur le plan
politique, des libéraux aux républicains. Un monde violent sur tous les
plans, un monde instable nécessairement, à la fois prisonnier
(volontairement parfois) du passé et aspiré par l’avenir.
Et si l’on ne devait retenir qu’une image du XIXe siècle, pour le pire et pour le meilleur, ce serait celle d’un temps, qui s’est éprouvé tiraillé entre passé et avenir [ce n’est pas pour rien que c’est aussi le siècle des historiens] et a choisi de se tourner délibérément vers l’avenir, de s’ouvrir sur le futur, persuadé de travailler pour demain. Ce que notait d’ailleurs, dès 1797, Joseph Joubert: “la postérité a remplacé les ancêtres.” Bien des attitudes, y compris littéraires, s’expliquent par cette aspiration, au sens physique du terme. Les hommes du XIXe siècle sont “aspirés”, littéralement, vers le XXe. Tous les romans de Balzac le prouvent qui disent exactement le contraire de ce que l’homme s’acharnait à défendre ; lui, le légitisme déclaré, a signé des romans qui disent tous que la révolution est sans retour et le cheminement vers la démocratie, irréversible. Pour en
revenir à la première moitié du siècle, si
la Restauration, comme son nom l’indique, est revenue sur des acquis
révolutionnaires -mais pas sur d’autres, par exemple, la vente des
biens nationaux, entendez: les propriétés de la noblesse émigrée et
celles de l’Eglise -, en particulier en renouant avec une
stratification sociale que les années républicaines, mais aussi
impériales, avaient mises à mal, elle n’a pu effacer l’imaginaire
égalitaire que tout le XVIIIe avait élaboré. La littérature
en témoigne
par ses récits de tentatives d’ascension sociale, en général ratées,
par exemple celle de Julien Sorel chez Stendhal et de manière
particulièrement exemplaire, celle de Lucien de Rubempré chez Balzac
(Illusions perdues, 1837),
mais réussies parfois aussi, comme celle de
Rastignac chez le même Balzac.
C’est toujours, bien sûr, un monde masculin, dans lequel les femmes peuvent être égéries, épouses, mères, mais sauf exceptions extrêmement rares, ne peuvent exister ni par, ni pour elles-mêmes. Aurore Dupin est une femme de ces temps-là. Elle a eu le malheur, mais aussi la chance, d’avoir un père quelque peu tête brûlée, soldat de la République puis de l’Empire (comme celui de Dumas ou celui de Hugo), suffisamment dégagé des préjugés de son temps pour épouser une femme de “rien”, au grand dam de sa mère, qui toute fille illégitime qu’elle fût (elle était la fille naturelle de Maurice, Maréchal de Saxe) ayant épousé en secondes noces, après son veuvage, le fermier général Dupin de Francueil, avait un sens aigu des hiérarchies. Quand le père meurt, en 1808, d’un accident de cheval, il laisse l’enfant (elle a quatre ans) tiraillée entre l’hostilité de deux femmes, pour lesquelles elle est un enjeu: sa mère et sa grand-mère. La grand-mère gagnera, et ce sera encore une chance autant qu’un malheur. Un malheur parce que l’enfant ne peut pas ne pas vivre la séparation d’avec la mère comme un abandon dont porte encore trace, malgré tous les efforts de l’écrivain pour dédouaner la mère, Histoire de ma vie, autobiographie commencée en 1847. Une chance, parce que cette grand-mère, âgée et malade, donnera, involontairement d’ailleurs, à cette petite fille, le plus inestimable des cadeaux : la liberté. Liberté de vivre à la campagne avec de petits paysans, comme un “garçon manqué”, en compagnie d’un demi-frère plus âgé (il a 5 ans de plus qu’elle, étant né en 1799) et ce n’est pas rien. Là où les petites filles de son temps et de sa classe sont confinées dans l’apprentissage de la contrainte et de la mutilation, elle aura eu la possibilité d’épanouir son corps, privilège dont elle a suffisamment conscience pour le rappeler dans Histoire de ma vie :
Mais le
refus de respecter les conventions (ce
dont
George Sand fera une volonté “l’impossibilité de”) visant à préserver
le capital féminin, le seul qui soit permis, la beauté, pour entrer sur
le marché du mariage, la jeune Aurore n’aura pas eu à le conquérir, il
lui fut donné, par inadvertance, certes... Mais toute vie ne se
construit-elle pas, un peu par inadvertance, de chances à saisir ?
Celle-là Aurore aura su la saisir. Liberté du corps, mais aussi, mais
surtout, liberté d’esprit: et d’abord la possibilité d’avoir un
précepteur, peu pédagogue aux yeux du XXIe siècle, mais
cultivé et pour
lequel Homère et Le Tasse faisaient de convenables lectures pour un
enfant de douze ans. Entre l’Iliade
et la Jérusalem délivrée, il
est
difficile de ne pas apprendre la grandeur. Gageons que rares furent les
petites filles de l’époque qui en eurent autant; ensuite liberté de
puiser dans la bibliothèque de la grand mère, composée en grande partie
des philosophes du XVIIIe siècle.
Voici comment elle rappelle, dans Histoire de ma vie, cette fin d’adolescence à Nohant où elle dévore tout, après avoir longuement hanté Le Génie du christianisme de Chateaubriand:
Rappelons que nous sommes dans un temps où les
lectures féminines sont particulièrement surveillées : la “pureté”, qui
doit être la première qualité d’une jeune fille n’étant pas autre chose
que l’ignorance, et constatons que là encore, la culture dont bénéficie
la jeune Aurore est tout à fait inhabituelle. Elle ne connaît guère le
latin, mais en revanche ses années de pension lui ont permis
d’apprendre l’anglais. Et lire Shakespeare, quand on est une
jeune-fille de 18 ans, en province, au moment où l’on se “bat” dans le
champ culturel pour savoir si ce théâtre-là peut s’approprier les
scènes françaises, c’est, dans la solitude, avancer du même pas que les
jeunes gens, à Paris, qui inventent l’art du XIXe siècle.
Ensuite, la
chance d’échapper à la contrainte religieuse car la grand-mère, en
femme des Lumières, n’a pour la religion qu’un respect tout mondain. Et
même le passage au couvent des Dames anglaises, malgré la crise
mystique qui affecte l’adolescente, ne changera pas foncièrement
le déïsme dans lequel se sont construites, sans qu’elle le perçoive,
ses idées religieuses : il y a bien un Dieu garant de la certitude d’un
sens, l’histoire du Christ fournit les premiers linéaments d’une vision
égalitaire, mais ce Dieu, bienveillant et lointain, laisse l’homme
libre de la férule des Eglises, libre d’imaginer le règne de la justice
sur la terre et de chercher les moyens d’y parvenir. En somme, de
manière un peu involontaire, la grand-mère a appliqué une éducation
toute rousseauiste, non pas celle que Rousseau réservait à Sophie, mais
celle qu’il voulait pour son Emile, ou celle qu’il remodèle dans Les
Confessions : épanouissement de la sensibilité puis
développement de la
raison.
Ajoutons que sur le plan économique, dans ce temps où pèsent sur tous, mais davantage encore sur les pauvres, les crises périodiques de subsistances et les épidémies (typhus, choléra et même variole - malgré le vaccin pour lequel les philosophes du XVIIIe siècle faisaient déjà campagne), c’est encore une chance d’être élevée dans un domaine à la campagne, qui pour n’être pas une grande propriété l’est assez pour nourrir ses habitants et leur permettre de vivre sans vrais soucis. Dans ce monde dur, où les solidarités, familiales et amicales, sont des contreparties indispensables, Aurore, à Nohant, apprendra l’amitié, l’échange, le respect d’autrui, le goût du bonheur, la valeur des hommes non pas mesurée à l’aune de leur statut social, mais à leur être et à leurs actes. Elle a été, et elle l’a dit, une “métisse” culturelle. Du monde maternel, elle a appris que la liberté c’est l’indépendance financière, et que cette indépendance financière ne se conquiert que par le travail ; que fortune, statut social, sont faits de hasard, que, de plus, dans le monde aléatoire qui est celui d’après 1789, rien n’en garantit la pérennité. Elle y a sans doute appris aussi, ce que bien peu de ses contemporains, de son groupe social en tous cas, et moins encore les femmes, devaient savoir : qu’il est dans le peuple, inculte, misérable, des êtres de valeur et que l’infériorité sociale n’est pas une infériorité de nature. Ce qui nous semble une évidence a mis des siècles à s’imposer. Du monde grand-maternel, elle a obtenu en partage les outils intellectuels (mais aussi une certaine sécurité matérielle qu’il ne faut pas négliger) lui permettant de se forcer une place dans le monde instable où il lui a été donné de vivre. Du père à peine entrevu et aussitôt perdu mais dont la grand-mère et la mère, sans compter le précepteur Deschartres, et le grand frère, n’ont cessé d’entretenir le fantôme, une sorte de vision de l’audace, une certaine aura de républicanisme assez semblable, toutes proportions gardées, aux images que Hugo prêtera à son jeune Marius dans Les Misérables. Histoire de ma vie en témoigne qui peut se lire comme un tombeau du père : plus de la moitié de l’oeuvre est composée de la correspondance entre le père et la grand-mère. Somme toute,
l’enfance et l’adolescence de la jeune
Aurore Dupin ont construit une jeune fille nantie de toutes les armes
qui pouvaient transformer une créature passive par destination en une
créature active, prenant en charge sa vie. Il n’en reste pas moins que
le poids de l’idéologie n’est pas si aisé à secouer. Tant d’autres ont
plié sous le faix qu’il ne faut pas trop s’étonner si même George Sand
continuera à être quelque peu Aurore Dupin, s’il lui faudra faire face
à ce défi, que, même aujourd’hui, bien des femmes ne parviennent pas à
vaincre : comment ne rien sacrifier de soi ? Et, il s’en faut encore
d’une dizaine d’années pour que “les griffes du lion et les ailes de
l’aigle” transforment une jeune femme, peu ordinaire, sans doute, mais
jeune femme quand même, en sphinx.
Et puisque nous en sommes là, autant aborder la question la plus épineuse quand il s’agit de George Sand. Les critiques ont souvent voulu lire dans ses oeuvres les traces de l’influence qu’auraient eu sur elle ses rencontres et tout particulièrement ses passions amoureuses, voire ses foucades. Et les jugements des contemporains, qui avaient bien des raisons de dévaluer un écrivain qui les gênait singulièrement avec des romans aux sujets brûlants, n’a rien arrangé. Avec le temps, ils sont devenus parole d’évangile, ainsi de cette affirmation aussi habile que perfide de Delphine de Girardin : “Chacun de ses livres admirables porte l’empreinte de l’élection qui l’inspira. C’est surtout à propos de ses ouvrages que l’on peut s’écrier avec M. de Buffon : le style, c’est l’homme.” (La Presse, 8 mars 1837) Peut-être serait-il plus juste de penser que comme tous les êtres humains, plus encore sans doute les créateurs, elle rencontre ceux qu’elle a besoin de rencontrer pour clarifier, affiner, solidifier ce qu’elle est déjà, ce qu’elle doit devenir. Tout créateur illustre la formule nietzschéenne : “Deviens ce que tu es”. Traitons-la comme elle a choisi de l’être : en écrivain. Et foin de la féminisation des mots. En francais, langue qui ne connaît pas le neutre, le genre grammatical n’a rien à voir avec le sexe. Qu’est-ce qu’un écrivain sinon une écriture, un style, la fameuse “petite musique” dont parle Proust ? L’idée, un peu trop répandue par les féministes militantes des années 70-80 du XXe siècle, qu’il y aurait une écriture “féminine” reste encore à démontrer. Les premiers critiques d’Indiana ont encensé l’auteur en le soupçonnant d’avoir eu des informateurs féminins en raison de “la finesse de ses analyses de l’âme féminine”, disaient-ils. Ensuite, ils ont crié à l’évidence lorsqu’ils ont su que cet homme était une femme. Il n’empêche que l’évidence ne leur avait guère sauté aux yeux. Au lieu donc de dire que George Sand écrit sous l’emprise de ses passions amoureuses, demandons-nous pourquoi la question ne se pose jamais quand il s’agit d’un écrivain masculin. De Musset, nul ne dit que sans George Sand, Lorenzaccio n’existerait sans doute pas. C’est pourtant le cas. Sans parler de La Confession d'un enfant du siècle et de sa dette à l'égard de Lélia. Et nul, à ma connaissance ne s’est demandé quelle a été l’importance de George Sand pour la pensée de Ledru-Rollin ou de Pierre Leroux, quoique Pierre Macherey, dans un article particulièrment intéressant sur Spiridion [“Un roman panthéiste: Spiridion de George Sand”, in A quoi pense la littérature ?, PUF, 1990], ait bien montré comment convergeaient les propres aspirations de Sand et la philosophie de Leroux, ce qui est un grand pas en avant, reconnaissons-le. Mais enfin, ce n’est qu’un pas, continuons donc à nous demander pourquoi les questions sont toujours posées dans le même sens. Aurore a aimé,
a été aimée, a quitté, a été
délaissée, quelquefois d’une manière assez déplorable [et Musset ou
Chopin n’ont certes pas le beau rôle dans ces histoires], mais
l’écrivain George Sand, dès 1832, dans Indiana, dessinait, avec le
portrait-procès acide, et attendri en même temps, de l’homme charmant
de son époque, sous les traits de Raymon de la Ramière, les
limites de la compréhension-incompréhension entre le masculin et le
féminin, dans cette société-là.
Après ses quelques années de mariage, ses deux enfants (1823, 1828), tribut payé à la condition féminine, que vouliez-vous qu’elle fît ? sinon, fuir. Fuir l’ennui, la soumission, l’effacement, l’inexistence. Casimir Dudevant avait épousé Aurore Dupin, une charmante héritière, mais Aurore Dupin était autre chose qu’une jolie tête fragile couronnée d’anglaises, elle avait des rêves, des aspirations, des idées que le maternage et les beuveries maritales ne pouvaient guère combler. Il suffisait d’un rien pour qu’elle en prît vraiment conscience. Par “rien” entendons un regard qui lui rendît son “intégrité” : femme, oui, aussi, mais être humain d’abord. Que le rien ait eu nom Jules Sandeau n’est peut-être pas si important que cela. Sinon qu’il apportait l’air de Paris, les discussions, les espoirs, le mouvement, qu’il réveillait, par son admiration et son désir, certainement, dans la jeune femme qui s’étiolait, le goût de vivre et de combattre. Et voilà sans doute comment Aurore eut le courage, c’en était un, et même franchement le “culot”, de négocier avec son mari une séparation qui le laissait maître de Nohant en échange d’une petite pension, de prendre sous son bras sa petite fille de deux ans et de filer à Paris gagner sa vie. Mais comment gagner sa vie quand on est sans qualification, qui plus est une femme ? Une seule possibilité : la littérature. Jules aussi avait une ambition : arriver. Lui aussi n’avait qu’une possibilité : la littérature. Ils vont donc écrire à quatre mains et bénéficier du réseau de solidarité berrichon, au premier rang duquel se trouve de Latouche, bientôt directeur du Figaro (1832), journal d’opposition, qui accepte de les enrôler comme rédacteurs avec un troisième larron : Félix Pyat, qui deviendra aussi un nom important dans le combat pour la République. C’est un début. Voici comment le rapporte Pierre Larousse dans son Dictionnaire encyclopédique. Ils écrivent, dit-il :
Ces quelques
mots de Larousse soulignent la
différence entre les deux jeunes gens, celui pour lequel la littérature
est bel et bien la voie d’accès à un statut social que marque
l’intégration dans l’Institution représentée par l’Académie, celui pour
lequel, il s’agit de bien autre chose. Au départ, l’un et l’autre
ne doivent pas avoir des ambitions très différentes, Aurore et Jules
veulent la même chose : exister, se faire un nom, être reconnus et donc
vivre de leur travail. Mais les ambitions d’Aurore ne peuvent être
exactement la mesure des oeuvres de George Sand ; entre les deux, il y
a cet impondérable que l’on nomme parfois talent, parfois génie, il y a
les chemins que lui fait prendre l’écriture, ce qu’elle confie avc
humour à Laure Decerfz, après la publication d’Indiana : “A Paris Mme
Dudevant est morte. Mais George Sand est connu comme un vigoureux
gaillard”. Comme Proust l’a dit et redit : “un livre est le produit
d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans
la société, dans nos vices.” [Contre
Sainte Beuve, éd. Gallimard, coll. folio-essais ,1987, p.
127] George Sand ne peut pas être la
somme des moments vécus par Aurore, même si de l’une à l’autre il y a
nécessairement des passerelles.
Des griffes de lion, des ailes d’aigleVoilà ! en 1832, une signature apparaît à la devanture des librairies : Georges Sand, Georges avec un S. Prénom ordinaire, dont Sand dira qu’il lui paraissait berrichon. Jules avait accepté de laisser leur pseudonyme commun, mais il fallait un prénom, pourquoi pas celui-là. Le choix d’un prénom masculin n’est guère difficile à expliquer : c’est une question de “marché”. Une signature féminine cantonne à un public limité : les femmes et les enfants. Littérature éducative. On comprend qu’un écrivain un peu ambitieux n’ait nulle envie d’être catalogué avant que d’être lu. Un nom masculin, c’est une manière de passe-partout. Fulguration! “Mes pareils à deux fois ne se font point connaître / Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.” déclarait orgueilleusement le Cid à Don Gormas [Pierre Corneille, Le Cid, acte II, scène 2]. George Sand eût pu en dire autant. Voilà le jeune auteur propulsé au faîte de la gloire, gloire de scandale d’abord : Indiana est lu comme un réquisitoire contre le mariage. Du jour au lendemain, la jeune journaliste besogneuse est devenue un maître. A partir de là George Sand, qui devient très vite Mme Sand, est ce personnage public dont le nom apparaît régulièrement sur des couvertures de romans, en signature d’articles de journaux et qui défraie la chronique mondaine dans la mesure où ses oeuvres font “scandale”. Et elles feront toutes scandale. Naturellement, le scandale n’explique pas tout. George (dès la publication de Valentine, le S disparaît du prénom, le rendant plus personnel, plus “exotique” aussi) est d’abord et avant tout un écrivain romantique. Et qui dit écrivain romantique dans les années trente, dit scandale!
Expliquons-nous. Lorsque la jeune femme qu’est
Aurore, elle a 26 ans, arrive à Paris avec ses rêves d’indépendance,
nous avons dit qu’elle avait longuement médité, ruminé (Jules Renard
serait content du mot, lui qui traitait Sand de “vache bretonne de la
littérature” - Journal, 23
février 1891) Le Génie du
christianisme.
C’est encore Théophile Gautier qui, dans ses Souvenirs du romantisme,
publiés dans Le Bien public en
1872, résume le mieux ce qu’a
représenté Chateaubriand pour deux générations : “Chateaubriand
peut être considéré comme l’aïeul ou, si vous l’aimez mieux, comme le
sachem du romantisme en France. Dans Le
Génie du Christianisme, il
restaura la cathédrale gothique ; dans Les Natchez, il rouvrit la
grande nature fermée ; dans René,
il inventa la mélancolie et la
passion moderne.” [éd. Seuil, coll. Ecole des lettres, 1996, p. 11].
Lectrice attentive de Chateaubriand, elle est toute
préparée pour entrer dans une ville en effervescence où les
Romantiques, victorieux sur toute la ligne (romanesque, théâtrale,
poétique, picturale, musicale), sont maîtres du terrain, dans le genre
armée d’occupation, acclamée par la jeunesse, vilipendée par les gens
en place. Si Châteaubriand en est le dieu, Victor Hugo est le général
en chef de l’armée. Une armée aux bataillons divers : depuis les
généraux, amis intimes du général en chef, réunis dans “Le Cénacle” et
qui ont été la première ligne, bataillant entre 1825 et 1830, pour
conquérir enfin leur public (et le public) avec le triomphe d’Hernani,
jusqu’aux sans-grades, jeunes écrivains, peintres, poètes souvent
talentueux, ayant parfois connu un succès éphémère, mais dont l’étoile
a pâli d’avoir dû être mesurée à l’aune des premiers. Tout
proches de la première ligne, les maîtres poétiques, au premier rang
desquels Lamartine; les catalyseurs, comme Nodier qui réunit tout ce
petit monde dans ses soirées à la bibliothèque de l’Arsenal ; les
critiques dont Sainte-Beuve est le parangon : il fait et défait les
réputations. Viennent ensuite, les plus jeunes, ceux du “petit
cénacle”, autour de Gautier, qui hésite encore entre peinture et
écriture, Nerval et Pétrus Borel. Musset un peu en retrait, parce que
dans ce monde que régit l’enthousiasme, il traîne un ennui et un
scepticisme, dont plus tard, Dumas dira à quel point il était
insupportable : “Musset était un buisson d’épines. Il rendait la piqure
pour la caresse [...] Pauvre de Musset! Je crois qu’au fond il a
été une des âmes les plus désolées de notre époque.” [Les Morts vont vite, éd. du Rocher,
2002 , p. 290]. Balzac
n’est pas loin non plus. Et tant d’autres... Bien sûr, il faut y
adjoindre les peintres et d’abord Delacroix, Boulanger, les frères
Devéria; les musiciens, Meyerber, Liszt, Chopin, Berlioz ; des actrices
et des acteurs, Marie Dorval, Frédéric Lemaître, et bien d’autres, des
sculpteurs, des graveurs, des architectes, on n’en finirait pas de
faire la liste. Il ne faut pas croire, parce qu’on les connaît moins,
que les femmes soient totalement absentes de ce tableau: Delphine de
Girardin, née Delphine Gay, est
poétesse comme Louise Colet, et si Marie d’Agoult ne trouvera sa voie
que bien plus tard, à la fin des années quarante, dans l’essai
politique et moral sous la signature de Daniel Stern, elle est bien
présente : son salon étant un des lieux de réunion des “sauvages”,
comme les classiques appelaient ces jeunes iconoclastes. Le monde
artistique bouillonne, surtout qu’entre les années vingt et trente, il
s’est opéré un glissement essentiel, celui que Stendhal appelait de
ses voeux dans ses articles sur Racine et Shakespeare, dès 1823-25,
d’un certain nombre de jeunes royalistes (dont Hugo n’est pas le
moindre), fer de lance du romantisme, vers les idées républicaines.
Tous ces jeunes gens s’aiment, se détestent, s’encouragent, se
critiquent férocement, tiennent le haut du pavé, font beaucoup de
bruit, choquent, séduisent, provoquent, et de toutes leurs différences
font cette unité que nos histoires littéraires nomment “romantisme”.
Ils apportent une contribution ineffaçable au mythe de la jeunesse qui
s’élabore depuis quelques années. Ils inventent la “vie de bohème” qui
deviendra, dans notre imaginaire de la création, l’épreuve de feu de
tout artiste authentique. C’est la première avant-garde de l’histoire
artistique française, et elle a fière allure. Il faudra attendre un
siècle et les surréalistes pour retrouver une telle vitalité, une telle
richesse d’oeuvres, et un tel ensemencement de l’avenir. C’est encore
Gautier qui en rapporte les traits à la fois de la manière la plus
concise mais aussi la plus sensible, dans ses écrits de 1872:
On
reconnaît dans cette esquisse l’essentiel
des
traits dont sont porteurs les romans de George Sand. Le débordement de
lyrisme se note à la fois dans l’évocation de la nature et dans celle
des sentiments; le non-respect du goût peut se comprendre à plusieurs
niveaux: celui de l’excès, il y a souvent dans les oeuvres de Sand un
certain flamboiement peu éloigné du roman noir, version Ann Radcliff;
celui de l’indiscrétion: dans quel roman contemporain ose-t-on dire
qu’un homme de la bourgeoisie bat sa femme, comme un vulgaire
charretier ? l’indifférence aux convenances qui l’ont si souvent fait
accuser d’immoralité; la sanctification de l’amour et de l’Art,
indubitablement, partout et toujours, de 1832 à 1876. Bref, sur le
terrain de l’écriture, George Sand est romantique comme le sont Hugo,
Dumas, Sue et Balzac lui-même n’en déplaise à Georges Luckács. Ce
que Dumas appelle “les ailes de l’aigle” ; cet élan qui la fait
planer à hauteur des plus grands de ses contemporains en terme de
poésie, avec les mêmes exigences : le rythme, le mot propre, la
métaphore adéquate, la couleur, le détail véridique. C’est à se
demander, parfois, comment Les Hauts
de Hurlevent (Wuthering Heights,
1847) d’Emily Brontë, qui ont tant à voir avec Mauprat (1837),
font partie de toute bibliothèque qui se respecte alors que le second
est aujourd’hui si peu lu. Pour ajouter un seul mot à ces qualités de
poète au sens de créateur, il faudrait aussi se pencher sur la
construction des récits. Elle a beau affirmer qu’elle écrit sans
système, ce qui est sans doute vrai au niveau le plus superficiel,
celui auquel se situent tous les Romantiques dans leur affirmation de
la spontanéïté, de “l’inspiration”, il n’en reste pas moins que la
structuration de ces romans ne laisse rien au hasard. Prenez Indiana,
c’est son premier roman, a-priori
il a tout pour laisser voir les
maladresses de la débutante qui veut tout dire en une seule fois, mais
cette histoire d’une jeune femme malheureuse, prise au piège de sa
passion pour un charmant “imbécile”, change totalement de sens avec son
dernier chapitre où le lecteur découvre que le narrateur lui a raconté
une histoire qu’un autre narrateur lui a racontée, si bien que le
personnage d’Indiana ne nous est accessible que sous le filtre de deux
regards masculins successifs. Indiana, l’Indienne, la sauvage, la
barbare, “infans” non encore pourvue de parole propre, l’Autre.
Comme ses pairs, Sand a joué de toutes les possibilités qu’offrait cet instrument illimité : le roman. Et, par exemple, les récits du cycle dit “champêtre” sont de petits bijoux de narration dans lesquels l’auteur joue à sertir les pierres brutes du parler local dans la masse de la langue nationale pour produire ce chatoiement particulier dont il semble que Giono, seul, au XXe siècle, ait réussit à en produire un semblable dans quelques-uns de ses plus beaux romans. Mais ce
romantisme dans le choix des moyens mis en
oeuvre n’est pas encore suffisant pour produire le sphinx. Il y manque
les griffes du lion. Comme tous ses contemporains de poids,
George Sand entre en littérature à ce niveau exact où dès les
années vingt, ils se situaient, quand St-Valry, dans La Muse française en rendant
compte des Odes
de Hugo soulignait: “Ecrire, ce n’est plus
pour eux [les jeunes écrivains] le vain désir de briller, c’est remplir
le plus beau ministère parmi les hommes, c’est venger la justice qu’on
outrage, le malheur qu’on calomnie, la vraie liberté qu’on déshonore,
l’humanité toute entière blessée dans ce qu’elle a de plus cher
et de plus sacré.” [Cité par Paul Bénichou, Le Sacre de l’écrivain, 1750-1830. Essai sur
l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne.
Ed. Gallimard, coll. bibli des idées, 1996, p. 299]. Le plus
intéressant, dans cette formule c’est
qu’elle peut aussi bien s’appliquer au Hugo des Odes qu’à celui des Misérables, aussi bien à
Balzac qui avait décidé de prendre l’homme tel
qu’il est, qu’à Sand dont Balzac disait qu’elle cherchait “l’homme tel
qu’il devrait être” [George Sand, Histoire
de ma vie, éd. Gallimard, coll. Pléiade, tome 2, p. 161] Tous
sont convaincus, dès qu’ils se mettent à
écrire que l’écriture est un ministère sacré : écrire, c’est
transformer. Naturellement, entre les années vingt où St-Valry écrit et
les années trente du plein épanouissement du romantisme, les implicites
ne sont plus les mêmes : la royauté est devenue la République, la
religion est devenue celle de l’humanité elle-même, mais le mot d’ordre
est le même. Ce n’est plus le regard vers le passé qui forme à la
mission mais celui vers l’à-venir. Ces écrivains étaient bel et bien
sartriens avant la lettre, ils n’ont jamais pensé qu’un vers, une
phrase, un mot étaient innocents. Ils ont hérité cette certitude du
XVIIIe siècle, sur le plan théorique, et ils savent, par
expérience,
les pouvoirs de l’opinion publique. C’est d’ailleurs elle, via les
critiques, qui décortique leurs oeuvres à la recherche des idées
qu’elles véhiculent explicitement ou implicitement. Une grande partie
de la correspondance de Sand avec Balzac, ou plus tard, avec Flaubert,
porte sur leurs conceptions de la littérature. Avec Balzac, Sand
partage la certitude que l’écrivain a une mission, même si celle-ci
peut emprunter des voies différentes pour parvenir à ses fins, comme en
témoigne la conclusion du premier chapitre de La Mare au diable
(1846) qui oppose leur deux visions:
Avec Flaubert,
la dispute sera autre. Mais ce sera
un autre temps où les romantiques devront affronter de nouvelles
générations d’écrivains qui ne voudront plus entendre parler d’utilité
en art. Gautier, qui se sera écarté d’eux, écrira : “tout ce qui
est utile est laid”. Sand, quant à elle, ne se départira
jamais de la certitude que l’écrivain a une responsabilité sociale.
Hugo non plus, d’ailleurs, témoins les romans postérieurs aux années 1860
: Les Misérables, L’Homme qui rit, Les Travailleurs de la mer ou Quatre-vingt-treize.
De quoi s’agissait-il ? “d’exprimer la société”. Non seulement dans son présent mais dans son devenir. Le “il faut être absolument moderne” de Rimbaud, dans les années 1870, était déjà le mot d’ordre des romantiques. Tous les romans de Sand s’emploient à le faire. Ils ont la plupart du temps pour cadre la société contemporaine, et leurs personnages se proposent aisément à l’identification pour les lecteurs. Ces romans doivent faire naître des émotions, ils visent des sensibilités d’abord, le raisonnement viendra ensuite. Si les personnages et leurs aventures sont les supports de cet éveil de la sensibilité, les narrateurs sont ceux du raisonnement. Ces derniers, chez Sand comme chez les autres romantiques, sont toujours des personnages actifs qui orientent les interprétations. Ne nous en étonnons pas. Les romantiques, devenus proches des républicains, voire républicains eux-mêmes, sont tous disciples de Condorcet, spécialement du Condorcet auteur de l' Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Ecrit en 1793, alors que Condorcet est entré dans la clandestinité après avoir été décrété d’arrestation en juillet, le livre ne sera publié qu’après la mort du philosophe, en 1795, aux frais de la Convention et avec un tel succès que les premières années du XIXe siècle le verront sans cesse réimprimé. Comme pour lui, éducation est, avec liberté, droits, progrès, leur maître-mot parce que leur panacée Chez Sand, cette “éducation” de manière explicite ou non, volontaire ou non, consiste à prôner le “métissage”: celui des classes, celui des sexes, celui des cultures, la France étant encore au XIXe siècle une mosaïque de cultures, étant encore une mosaïque de langues que seule l’école obigatoire (après 1870) transvasera dans une seule langue. C’est ainsi que dans le beau roman sur la musique et l’art que sont Les Maîtres-sonneurs, la leçon politique est bien que seule l’alliance peut conduire à l’harmonie puisque comme l’affirme le grand Bûcheux, le vrai maître, “la plaine chante en majeur et la montagne en mineur” : c’est de leur mariage et de leur dépassement dans une nouvelle création que peut surgir la Beauté. Il est aisé de comprendre pourquoi le mariage est un thème essentiel, il est, sur le plan des sensibilités une propédeutique, un symbole, voire une métaphore permettant de montrer comment seul l’amour peut transformer les différences en facteurs d’harmonie. Si les oeuvres de Balzac peuvent ête analysées, et Nicole Mozet (Balzac au pluriel, 1990) l’a prouvé, au niveau du rôle qu’elles ont pu jouer, sur le plan imaginaire, dans l’unification du territoire français au cours du XIXe ; il est à souhaiter que quelqu’un se décide un jour à étudier le rôle que ceux de Sand ont aussi joué dans l’unification d’un peuple. Et si tous les romans de Sand proposent aussi une “utopie” comme le XXe siècle le lui a tant reproché, à commencer par Indiana et son île de Bourbon, refuge des vrais amants, ces pages de rêve ont pour fonction d’ouvrir l’apologue, la parabole sur l’espoir, sur l’avenir. Au fond, ce
que tout le XXe siècle lui a
reproché,
ce sont ses qualités. Comme pour tous les romantiques après 1830, il
s’agit pour elle de combattre pour la liberté, pour l’égalité, pour la
fraternité. Pas un seul de ses textes qui ne monte à l’assaut du public
en brandissant ces trois bannières. Et cela dès Indiana. Si ses
personnages sont “idéalisés”, c’est parce qu’ils se placent à
l’horizon, celui de la république qui serait aussi socialiste,
entendons, dont les préoccupations premières seraient sociales. Et
Ralph Brown, le généreux, était déjà le républicain face au
bonapartiste attardé qu’était Delmare, le brutal, et au royaliste,
l’égoïste, qu’était Raymon de la Ramière. En quoi elle ne rêve
pas différemment de Hugo ou de Dumas. Liberté pour chacun de choisir sa
vie, égalité de chances pour les hommes et les femmes, égalité de
chances aussi pour tous, pour qu’un artiste comme Joset, né dans un
milieu paysan, incompris nécessairement, emprisonné aussi par des
traditions, des habitudes, des coutumes, puisse déployer son talent au
lieu d’en mourir (Les Maîtres
sonneurs); pour qu’une jeune
paysanne comme la Fadette (La Petite
Fadette) ou qu’un jeune enfant
trouvé comme François (François le
Champi) ne soient pas condamnés
avant même d’avoir existé, l’une pour être la petite fille d’une
“sorcière” et la fille d’une “femme perdue” comme on disait alors,
l’autre pour être un bâtard; pour qu’un Pierre Huguenin, charpentier
(Le Compagnon du tour de France), puisse épouser la jeune
fille qui
l’aime et qu’il aime, même si elle est comtesse. On a beaucoup reproché
à Sand d’écrire des contes de fées, de raconter des histoires
invraisemblables, de créer des personnages trop beaux, trop généreux,
trop vertueux et puis, sans doute, mais nul n’osait vraiment le dire,
bien trop intelligents pour la classe à laquelle ils appartenaient.
C’est ne pas s’interroger sur les raisons du succès de George Sand, car
elle est lue, continuellement rééditée au cours du XIXe
siècle, et si
Dumas, Hugo, Balzac, Flaubert, Larousse la saluent aussi bas que
Dostoievski, Tourgueniev, Henry James ou Walt Whitman -ce qui fait un
public assez bien choisi !- c’est bien pour la raison qu’elle écrit des
romans de “l’idéal” plus aptes, peut-être pour le public de son temps,
celui qu’elle vise, à répondre, aux interrogations qui sont les
siennes.
George Sand,
dans Histoire
de ma vie [tome 1, p. 656], racontant ses
démêlés avec la femme de chambre de sa grand-mère, Julie, dresse le
portrait cette femme, “esprit supérieur”, dit l’écrivain,
autodidacte, et, à son propos, glisse cette confidence : Julie avait
commencé par lire des romans “dont toutes les femmes de chambre ont la
passion, ce qui fait que je pense souvent à elle quand j’en
écris.” Et son premier roman mettra en scène une femme de
chambre, Noun, à laquelle sera donné le destin d’Ophélie. Le narrateur
commentera le malheur de Noun en dressant le portrait de son séducteur :
C’était un début pour le moins brutal et les griffes
du lion s’enfonçaient profondément dans l’injustice sociale, aussi
profondément que lorsque Dumas dans La
Comtesse de Charny [édition Robert Laffont, coll. Bouquins,
1999, chapitre 55, p. 375]
s’offrira le luxe insolent d’intégrer la totalité de la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen, celle de 1789 dont l’article 2 fait de
“la résistance à l’oppression” un droit, dans son feuilleton, en plein
second Empire. Ou comme celles de Hugo lorsque Lamartine déplorait
que Les Misérables
donnassent de l’espoir au peuple : une mauvaise action,
selon lui. Ecrire pour les femmes de chambre ! quel mauvais goût ! Leur
donner à croire qu’elles valent n’importe quelle grande dame, fi
donc ! Et pourtant cent ans après qui aurait encore eu le front de dire
le contraire. On pourrait en dire autant de tous ses autres romans.
Faire rêver est aussi une manière de changer le monde, autant que les
rêves soient beaux ! ceux de George Sand volent haut, il faut l’en
remercier.
Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur les engagements politiques directs, dans la rue, de notre écrivain, tout particulièrement en 1848. De sa générosité, qui est allée jusqu’à supporter médisances et affronts de ses propres amis, lorsqu’elle s’est entremise pour les faire échapper au pire, auprès d’un Louis Bonaparte qui l’admirait trop pour oser lui refuser quelque chose, alors que dans le même temps elle lui refusait tout : académie, pensions, invitations. De son énergie inlassable pour aider les poètes et écrivains ouvriers à publier leurs oeuvres. De sa modestie, qu’aujourd’hui nous trouvons surprenante, mais qu’elle avait en commun avec tous les grands : elle trouvait, comme eux, que tant d’autres les valaient, que l’admiration pour autrui est un sentiment qu’ils n’ont jamais cessé de vivre. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais nous n’en finirions pas... Ainsi, du visage de
femme, des ailes de l’aigle et
des griffes du lion, George Sand était vraiment pourvue. Au bord de
l’Art, le sphinx interroge toujours, au lecteur de donner la réponse
sans perdre de vue que la question du Sphinx, déjà, pour Oedipe, était
celle de l’identité humaine. Les oeuvres de Sand posent toujours
la même question : quelle humanité ? Et elles la posent avec
insistance. De la réponse à cette question dépend toujours le destin
que les hommes se choisissent. Réjouissons-nous que ces oeuvres
soient de nouveau publiées dans des collections de poche, ces
rééditions témoignent peut-être d’une inquiétude salutaire. Et en tous
cas, lisons et relisons George Sand, nous avons tout à y gagner : de la
Beauté, du plaisir, de l’inquiétude, de la pensée.
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