George Orwell (1903 - 1950)

coquillage


Cet écrivain britannique est connu, essentiellement, pour un roman publié en 1949, un an avant sa mort, 1984, traduit en français en 1950, l'année même de sa mort.
Il a pourtant écrit bien davantage et l'essentiel de son oeuvre, même romanesque, est celle d'un journaliste, d'un journaliste tel qu'Albert Londres, son presque contemporain, le définissait dans Terre d'ébène, reportage sur les méfaits du colonialisme en Afrique, publié en 1929 :  "Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie." C'est ce qu'Orwell a fait toute sa vie.
  Ne disait-il pas lui-même que "la liberté consiste à dire aux gens ce qu'ils ne veulent pas entendre" ?






Orwell, BBC,1942

George Orwell au micro de la BBC (1942)

Un début dans la vie

     Il est né  le 25 juin 1903 sous le nom d'Eric Arthur Blair, au Bengale. Son père est un fonctionnaire anglais, employé dans le commerce de l'opium, qui est encore un monopole de l'Etat britannique ; sa mère, née aux Indes, est d'ascendance française par son père.
L'année suivante (1904), la mère rentre en Angleterre avec ses deux enfants, Marjorie la soeur aînée et Eric, afin de s'occuper de leur éducation. Un troisième enfant, Avril, agrandit la famille, en 1908.
Les deux aînés ne reverront leur père que lors d'un congé en 1907 pendant lequel il vient passer 3 mois en Angleterre, avant qu'il ne revienne définitivement, en 1911, lorsqu'il prend sa retraite, année où Eric Blair entre en pension dans une école privée dont il garde un souvenir détestable. En 1914, ses premiers poèmes sont publiés dans le journal de l'école.  Il obtient une bourse pour le collège d'Eton en 1917.
En 1922, plutôt que de tenter d'obtenir une bourse pour une université, Orwell s'engage dans la police birmane (ce qui est une manière de s'exprimer, il s'agit bien sûr de la police britannique en Birmanie) Pendant cinq ans, il va sillonner le pays au gré de ses affectations; il a appris le birman, l'hindoustan et le droit à l'école de police de Mandalay, et découvre à la fois les splendeurs d'une nature exhubérante et les brutales réalités du colonialisme.
En juillet 1927, il obtient une permission et, rentré en Angleterre, démissionne de la police. Dans un article écrit en 1940, l'écrivain donne trois raisons à cette démission : sa santé que le climat birman n'arrangeait pas, un vague désir d'écrire et surtout la conviction que "l'empire" n'était qu'un vaste "racket". Pendant quelques mois, il enquête pour son propre compte du côté de la pauvreté londonienne puis au printemps 1928, il s'installe à Paris pour écrire, et va y vivre, difficilement, jusqu'à la fin de 1929, quand il tombe malade et se retrouve vraiment sans le sou. Paris est alors un centre d'attraction pour de nombreux jeunes écrivains, ou moins jeunes. On y croise Hemingway, Beckett, Fitzgerald, Joyce, Henri Miller et bien d'autres.  Eric Blair y publie son premier article ("La censure en Angleterre") dans la revue hebdomadaire, Monde, que vient de lancer Henri Barbusse. Eric Blair écrit toujours mais est si peu satisfait du résultat qu'il semble avoir détruit les brouillons romanesques de ces années-là.



Le premier récit publié : le monde de la misère

     De retour en Angleterre, où la vie n'est pas plus facile, il continue son enquête sur la pauvreté, accompagnant, sous un pseudonyme, les marginaux de tous bords, le système anglais ne permettant à ceux qui sont en difficulté qu'une vie de vagabondage, littéralement, en quête perpétuelle d'un abri et de nourriture. Finalement, en 1933, après avoir été refusé par deux éditeurs, son premier livre est publié par Victor Gollancz, Dans la dêche à Paris et à Londres (Down and Out in Paris and London) dont la première traduction française, en 1935, pour laquelle Orwell rédige une préface originale, portait le titre La Vache enragée. Le récit est un témoignage sur les pauvretés et les divers moyens de s'en sortir dans les deux capitales : dès la fin du premier chapitre, le narrateur en avise son lecteur après avoir décrit la rue, l'hôtel lépreux où il vit et les personnages qu'on y croise : "Le sujet de ce livre, c'est la misère, et c'est dans ce quartier lépreux que j'en ai pour la première fois fait l'expérience — d'abord comme une leçon de choses dispensée par des individus menant des vies plus impossibles les unes que les autres, puis comme trame vécue de ma propre expérience. C'est pour cela que je m'efforce de planter au mieux le décor."
C'est à l'occasion de cette publication qu'il choisit le pseudonyme de George Orwell (Orwell est le nom d'une rivière anglaise).



Brassaï



La rue Quincampoix, 1932, photographie de Brassaï (pseudonyme de Gyula Halász,  1899-1984)
Bien qu'Orwell ait surtout habité le quartier Mouffetard, cette photo exprime bien l'atmosphère décrite dans le récit de l'écrivain.

"C'était une rue très étroite, une sorte de gorge encaissée entre de hautes maisons aux façades lépreuses figées dans de bizarres attitudes penchées comme si le temps s'était arrêté au moment précis où elles allaient s'abattre les unes sur les autres."






accacia, Birmanie

La dénonciation de la colonisation

     A partir de 1930, il commence à publier régulièrement des articles dans les journaux (y compris des critiques littéraires). Il écrira plus de 700 textes, en vingt ans, parallèlement à sa création littéraire. Pour améliorer l'ordinaire, il devient enseignant dans une école privée, où il ne reste guère. Il trouvera ensuite du travail dans une librairie.
En 1934, le livre qu'il voulait écrire dès son retour de Birmanie est enfin publié, mais Burmese days (Une histoire birmane) est d'abord publié aux USA par crainte des réactions des autorités britanniques, avant de l'être à Londres, après une réception critique très favorable. Ni en Inde, ni en Birmanie, on ne pourra le lire.
L'histoire dont il est question est celle de Flory, le personnage principal, un Anglais de 35 ans, solitaire et mal dans sa peau, dans une petite localité de la haute Brimanie, Kyautkada (la grande ville la plus proche est Mandalay), où il s'occupe d'une exploitation de teck. Un magistrat local monte une combine complexe pour se faire élire membre du club des Britanniques, lequel ne compte que 7 membres. Il se sert d'une directive enjoignant aux fonctionnaires d'accueillir au moins un indigène. Pour réussir son coup, U Po Kyin doit éliminer son concurrent potentiel, un Indien, le docteur Veraswami. Et pour déconsidérer celui-ci, il faut aussi faire tomber son ami, Flory.  La minuscule communauté britannique qui tient le haut du pavé est composée d'individus arrogants, racistes, buvant du matin au soir en se congratulant de leur "civilité" face aux sauvages. Une jeune fille débarque au milieu de ce petit monde. Si la fable est quelque peu simple, la dénonciation est vibrante des ravages opérés de part et d'autres, chez les colonisateurs, comme chez les colonisés, par une situation perverse, et que Flory dénonce par les termes mêmes que reprend Orwell dans son article de 1940 : "L'empire britannique est tout bonnement un moyen pour donner le monopole du commerce aux Anglais". Habilement, les arguments favorables à la colonisation sont portés par le docteur Veraswani, ce qui ne l'empêchera pas d'en être victime.





Barcelone, 1936

Barcelone, 19 juillet 1936 : la population sort dans la rue avec les forces de l'ordre pour fêter l'échec du soulèvement franquiste dans la ville. Barcelone ne tombera qu'en 1939.

La guerre d'Espagne

     En 1934, Orwell est de nouveau hospitalisé pour une pneumonie. Il se rapproche de L'International Labour Party, la gauche la plus à gauche, à ce moment-là, de l'univers politique anglais. En 1935, il publie La Fille du clergyman (A Clergyman’s Daughter)  il fait la connaissance d'Eileen O'Shaughnessy avec laquelle il se marie en 1936. Au début de cette année 1936, il part enquêter sur la crise dans les régions industrielles du nord de l'Angleterre (c'est une commande), il en tirera le livre Le Quai de Wigan (The Road to Wigan Pier), publié en 1937. Orwell et Eileen s'installent à la campagne, à Wallington, où ils ouvrent une épicerie. En avril 1936, sort Et vive l'aspidistra! (Keep The Aspidistra flying). La guerre d'Espagne vient d'éclater (juillet 1936) avec le coup d'Etat du général Franco et de ses militaires contre le gouvernement républicain légalement élu. Comme nombre d'hommes et femmes inquiets devant la montée des fascismes, Orwell suit attentivement le déroulement de la situation et finit par décider qu'il convient d'aller se battre aux côtés des Républicains que les gouvernements des pays non encore fascistes laissent se débrouiller tout seuls contre Franco et sa clique appuyés, eux, par l'Italie et l'Allemagne. Il part, en décembre 1936, avec une lettre de recommandation pour John McNair, membre de l'International Labour Party qui se trouve à Barcelone. Sur place, Orwell s'engage dans la milice du POUM (Partido Obrero de Unificacion Marxista). Ce parti, récemment constitué (1935) est composé de dissidents du Parti communiste qui s'opposent violemment à lui, à ce qu'ils jugent une tendance totalitaire dans la direction du Parti dépendant de Moscou. Orwell se sent proche des membres du POUM, mais il est blessé en mai 1937, et les dissensions entre les divers partis les menacent, lui et sa femme venue le rejoindre. Ils passent en France et de là rejoignent l'Angleterre. Dès son retour, Orwell se met à rédiger Hommage à la Catalogne qu'il aura le plus grand mal à publier, son éditeur habituel refusant de le faire ; le livre est considéré comme anti-communiste, et de fait il l'est indéniablement, si par communisme on entend "stalinisme". Un petit éditeur se risque cependant à le prendre. Il en tire 1500 exemplaires, en 1938, qui ne seront pas encore épuisés en 1950, à la mort de leur auteur.
Pour Orwell, cette expérience pour être courte n'est pas sans une grande portée. D'abord, il partage un moment extraordinaire d'euphorie et de fraternité dans Barcelone en "commune", puis il découvre les luttes intestines des révolutionnaires, et ce qu'il juge des tendances dictatoriales dans le Parti communiste. Il n'oubliera ni les unes ni l'autre.




livre de poche

Première de couverture, livre de poche, 1967

La seconde guerre mondiale et les dernières années

      C'est aussi en 1938 que, malade de nouveau, Orwell découvre qu'il s'agit de la tuberculose; il passe six mois dans un sanatorium, puis grâce à l'entremise d'un ami va poursuivre sa convalescence au Maroc, avec son épouse.
Ils reviennent au printemps 1939, à Wallington. Lorsque la guerre est déclarée, Orwell et sa femme regagnent Londres. Bien que désireux de s'engager, Orwell est récusé en raison de ses conditions de santé. Son combat sera donc celui des mots. A la fin de 1940, il fait la connaissance d'Arthur Koestler. Les deux hommes deviennent amis. Outre ses articles, à partir de 1942, Orwell travaille pour le service indien de la BBC, dont il démissionne en 1943. Il devient alors responsable des pages littéraires de l'hebdomadaire Tribune (où il tiendra aussi une chronique "As I please") et collabore à The Observer qui l'enverra comme reporter de guerre en France et en Allemagne dans les premiers mois de 1945
Orwell termine Animal Farm en 1944, l'année durant laquelle lui et sa femme, sans enfants, adoptent un bébé qu'ils prénomment Richard Horatio. Comme pour Hommage à la Catalogne, la publication de La Ferme des animaux ne se fera pas sans mal et le livre ne sortira en librairie qu'en août 1945 sous le titre Animal Farm: A Fairy Story. Alors qu'Orwell est sur le continent, sa femme, Eileen, qui doit être opérée meurt pendant l'anesthésie, le 29 mars 1945.
Deux ans plus tard, en 1947, Orwell s'installe dans l'île de Jura des Hébrides (un archipel à l'ouest des côtes écossaises) avec Richard et sa soeur, Avril Blair, qui l'aide à s'occuper de l'enfant. Il travaille à son nouveau roman, tout en continuant à écrire dans les journaux et les revues, mais fait une rechute de tuberculose en 1948. C'est de nouveau l'hospitalisation. Orwell est maintenant un écrivain connu, grâce à La Ferme des animaux que l'on s'est empressé de réduire à la seule attaque contre l'URSS, conformément aux clivages qui sont en train de s'installer entre ce qu'on va appeler l'est et l'ouest, la zone d'influence soviétique et la zone d'influence étasunienne.
Les deux années qui lui restent à vivre vont se passer en va et vient entre hôpitaux et sanatoriums, mais il parvient à terminer 1984 qui est publié en 1949 et aussitôt acclamé. Dernier bonheur, il épouse en octobre de la même année, Sonia Brownell, journaliste elle aussi. Il s'éteint le 21 janvier 1950 à l'University College Hospital de Londres.


Ce rapide parcours biographique a semblé nécessaire pour rappeler quelques-unes des expériences qui ont marqué l'auteur de 1984. La découverte de l'exploitation des hommes, à la fois pendant les années birmanes et dans les enquêtes menées auprès des pauvres dans la société occidentale (en France, en Angleterre) durant l'entre deux guerres ; l'expérience très forte des quelques mois passés en Espagne qui font entrevoir la possibilité d'un autre monde, d'une autre organisation sociale, en même temps qu'elle dévoile ce que tout combat révolutionnaire porte en soi de risques totalitaires ; l'inquiétude qui l'habite depuis longtemps, celle de voir les fins justifier tous les moyens, celle de voir l'individu s'inféoder à des pensées toutes faites, et son travail de propagandiste à la BBC ne l'a guère rassuré sur ce plan. Les quatre années de combat contre le nazisme, les révélations sur l'horreur des camps, les dérives soviétiques trahissant la révolution de 1917, l'horizon alarmant d'un avenir qui ne s'annonce pas meilleur que ce qu'il était avant guerre ont sans aucun doute assombri la fin de la vie d'Orwell. Dans la "note aubiographique" qu'il rédige en 1940, Orwell souligne l'importance pour lui de certains écrivains parmi lesquels nul ne sera surpris de découvrir Dickens et Zola, deux écrivains qui ont porté un regard attentif sur la vie et la souffrance des pauvres, encore moins Swift dont les textes mêlent dans la proportion où Orwell lui-même a tenté de les associer, la littérature et le politique grâce à la satire. De l'oeuvre d'Orwell, on retiendra surtout qu'elle est une formidable machine à penser.




A consulter
: Quelques pages bien informées sur Orwell journaliste, sur Themediatrend
A lire : un passionnant article (2007) de Jacques Bouveresse sur les rapports entre littérature et politique selon Orwell.



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