"La Lettre de la Carpe au Brochet", Vincent Voiture, 1643 |
||
|
Vincent Voiture (1597 - 1648) : roturier (fils d'un marchand de vins d'Amiens), ses études et son talent littéraire lui permirent de s'approcher des Grands et de devenir l'indispensable animateur du salon de Mme de Rambouillet (dit "La Chambre bleue"). Il voyagea beaucoup et s'il ignorait le latin, il connaissait bien les cultures espagnoles et italiennes contemporaines. Il ne publia rien et ce que l'on connaît de ses oeuvres (lettres et poèmes) ne l'a été qu'après sa mort, mais il donne le "ton" à toute la littérature de son époque. La "lettre de la carpe au brochet" est la plus célèbre de ses épîtres. Adressée au jeune duc d'Enghein (1621 - 1686), futur Prince de Condé, après le passage du Rhin qui succède à la victoire de Rocroy (1643), elle continue un jeu sans doute inauguré dans "la chambre bleue" où l'on avait transformé le monde en univers piscicole. Elle témoigne à la fois du talent de Voiture et des jeux dont étaient coutumiers les salons du temps. La "Chambre bleue", où s'est élaboré ce que l'on appelle "préciosité", ayant servi de modèle pour tous les salons du temps. (l'orthographe a été modernisée) |
|||
Hé!
bonjour, mon
compère le brochet, bonjour mon compère le
brochet. Je m'étais toujours bien doutée que les eaux du Rhin
ne vous
arrêteraient pas, et connaissant votre force, et combien vous
aimez à nager en grande eau, j'avais bien cru que
celles-là ne vous feraient point de peur, et que vous les
passeriez aussi glorieusement que vous avez achevé tant d'autres aventures ; je me réjouis pourtant de ce que cela s'est
fait plus heureusement encore que nous ne l'avions espéré,
et sans que vous ni les vôtres y aient perdu une seule
écaille ; le seul bruit de votre nom ait dissipé
tout ce
qui se devait opposer à vous. Quoique vous ayez
été excellent, jusques ici, à toutes
les sauces
où l'on vous a mis, il faut avouer que la sauce d'Allemagne
vous donne un grand goût, et que les lauriers qui y entrent,
vous
relèvent merveilleusement. Les gens de l'empereur qui vous
pensaient frire, et vous manger avec un grain de sel, en sont venus
à bout comme j'ai le dos, et il y a du plaisir de voir que
ceux
qui se vantaient de défendre les bords du Rhin, ne sont pas
à cette heure assurés de ceux du Danube.
Tête d'un
poisson comme vous y allez ! Il n'y a point d' eau si trouble, si
creuse, ni si rapide, où vous ne vous jetiez à
corps
perdu. En vérité, mon compère, vous
faites bien
mentir le proverbe qui dit, jeune chair et vieux poisson ; car n'étant qu'un jeune brochet comme vous êtes, vous
avez une
fermeté que les plus vieux esturgeons n'ont pas, et vous
achevez des choses qu'ils n'oseraient avoir commencées.
Aussi
vous ne sauriez vous imaginer jusques où s'étend
votre
réputation, il n'y a point d'étangs, de
fontaines, de
ruisseaux, de rivières, ni de mers, où vos
victoires ne
soient célébrées ; point d'eau
dormante où
l'on ne songe à vous, point d'eau bruyante où il
ne soit
bruit de vous, votre nom pénètre jusques au
centre des
mers, et vole sur la surface des eaux ; et l'océan qui borne
le
monde, ne borne pas votre gloire. L'autre jour que mon
compère
le turbot, et mon compère le grenaut, avec quelques autres
poissons d'eau douce, soupions ensemble chez mon compère
l'éperlan, on nous présenta, au second un vieux
saumon
qui avait fait deux fois le tour du monde, qui venait
fraîchement
des Indes Occidentales, et avait été pris comme
espion en
France, en suivant un bateau de sel. Il nous dit, qu'il n'y avoit point
d'abîmes si profonds sous les eaux, où vous ne
fussiez
connu et redouté, et que les baleines de la mer Atlantique
suaient à grosse goutte, et étaient toutes en eau
dès qu'elles vous entendaient seulement nommer. Il nous en
eût dit davantage, mais il était au
court-bouillon, et
cela était cause qu'il ne parlait qu'avec beaucoup de
difficulté. Pareilles choses à peu
près, nous
furent dites par une troupe de harengs frais qui venaient de vers les
parties de Norvège. Ceux-là nous
assurèrent que la
mer de ces pays-là s'était glacée
cette
année deux mois plus tôt que de coutume, par la
peur que
l'on y avait eue, sur les nouvelles que quelques macreuses y avaient
apportées que vous dressiez vos pas vers le nord, et nous
dirent, que les gros poissons, lesquels, comme vous savez, mangent les
petits, avaient peur que vous fissiez d'eux comme ils font des autres ;
que la plupart d'entre eux s'étaient retirés
jusque sous
l'ourse, jugeant que vous n'iriez pas là ; que les forts et
les
faibles, sont en alarme, et en trouble, et particulièrement
certaines anguilles de mer qui crient déjà comme
si vous
les écorchiez, et font un bruit qui fait retentir tout le
rivage. A dire le vrai, mon compère, vous êtes un
terrible
brochet, et n'en déplaise aux hippopotames, aux loups
marins,
ni aux dauphins mêmes, les plus grands et les plus
considérables hôtes de l'océan, ne sont
que de
pauvres cancres au prix de vous, et si vous continuez comme vous avez
commencé, vous avalerez la mer et les poissons. Cependant
votre
gloire se trouvant à un point qu'il est assuré
qu'elle ne
peut aller plus loin, ni plus haut ; il est, ce me semble, bien
à propos, qu'après tant de fatigues, vous veniez
vous
rafraîchir dans l'eau de la Seine ; et vous
récréer
joyeusement avec beaucoup de jolies tanches, de belles perches, et
d'honnêtes truites, qui vous attendent ici avec impatience.
Quelque grande pourtant que soit la passion qu'elles ont de vous voir,
elle n'égale pas la mienne, ni le désir que j'ai
de vous
pouvoir témoigner combien je suis,
votre
très-humble et très-obéissante
servante, et commère,
la carpe.
|
![]() Portrait de Voiture
"tête d'un poisson" = transposition d'un juron courant, "tête" bleue pour tête Dieu. "au second" = au second service cancres = crabes |
||
A lire : deux poèmes de Vincent Voiture, "Pour vos beaux yeux..." et "Belles fleurs, dont je vois..."
|
|||