7 novembre 1913 : Albert Camus

coquillage




Ce jour-là, à Mondovi, village algérien, près de Bône, tout proche de la frontière tunisienne, naît le deuxième enfant de Lucien Camus et Catherine, née Sintès : Albert ; le premier, Lucien, a trois ans alors.  Catherine et Lucien sont nés en Algérie, lui, dans une famille originaire de Bordeaux, elle, dans une famille d'origine espagnole: les Sintès.
La famille revient s'installer à Alger juste à temps pour que le père soit mobilisé et aille mourir à la guerre.
L'enfance et la jeunesse de Camus seront celles des pauvres, éclairées par la lumière, la mer, le football et un instituteur attentif qui lui permettra d'accéder à l'enseignement secondaire, grâce à un examen et l'obtention d'une bourse. En recevant son prix Nobel, en 1957, c'est d'abord à lui que Camus rendra hommage.
En 1930, on lui découvre une tuberculose : ses rêves de football s'évanouissent.
Ses premiers essais paraissent dans la revue Sud, en 1932. Il entre en faculté de Lettres et obtient sa licence de philosophie en 1935. Militant anti-fasciste, il s'inscrit au parti communiste en même temps qu'il découvre le théâtre et fonde une compagnie : "Le Théâtre du travail". En 1937, il quitte le parti et change le nom de son groupe en "Théâtre de l'équipe".
Son diplôme d'études supérieures (équivalent de la maîtrise), "Métaphysique chrétienne et néo-platonisme", porte sur Plotin et Saint-Augustin (deux philosophes de la fin de la latinité).
En mai 1937, paraît son premier ouvrage : L'Envers et l'endroit .
Sa tuberculose lui interdisant le métier d'enseignant, il se tourne vers le journalisme, et grâce à la rencontre de Pascal Pia, devient rédacteur d'un nouveau journal : Alger répuplicain. Il y écrit des comptes-rendus de lectures mais y mène aussi des enquêtes [vous trouverez davantage de détails sur Camus journaliste, ici.]
En 1939, il publie Noces, courte plaquette regroupant quatre textes qu'il nomme "essais", méditations sur l'homme et la mort, mais aussi proses poétiques célébrant le monde dans une langue lumineuse et éblouissante de simplicité.





Camus, photographié par Cartier-Bresson, en 1946


photo Cartier-Bresson


En  mars 1940, il quitte Alger pour Paris. Depuis la déclaration de guerre, il est correspondant de Paris-Soir, et c'est là qu'il va travailler. L'expérience sera courte, puisqu'il sera de retour à Alger en décembre. Mais en 1941, Gallimard publie L'Etranger et, en 1942, Le Mythe de Sisyphe où Camus développe ses idées sur la notion d'absurde qui apparaît, dans ses Carnets, dès 1936 et qu'il définissait dans une lettre à son maître et ami, Jean Grenier, comme : "la raison lucide qui constate ses limites."
Obligé de retourner en France (toujours la tuberculose), il s'installe dans les montagnes du Vivarais, et continue à travailler à un nouveau roman,  La Peste (d'abord intitulé Les Séparés). C'est l'époque où il rencontre ce que la France compte alors d'intellectuels résistants, entre autres Sartre avec lequel les échanges sont intenses. Mais aussi René Char avec lequel il noue une solide amitié.
En 1943, il publie, dans la clandestinité ses Lettres à un ami allemand, puis, à partir de 1944, collabore au journal clandestin Combat. En 1944, Le Malentendu est monté au théâtre Hébertot, à Paris. En 1945, ce sera Caligula.
Après la Libération, il reste rédacteur en chef de Combat, et se partage entre journalisme, théâtre et littérature.
Lorsque paraît La Peste, en 1947, le roman obtient le prix des critiques et devient aussitôt un succès de librairie qui lui permet de vivre de ses travaux d'écrivain.  La même année, il démissionne de Combat, parce qu'il est en désaccord avec les orientations du journal.
En 1948, L'Etat de siège est représenté, puis en 1949,  Les Justes.
D'autres livres, bien sûr, sont publiés, de même que le travail théâtral se poursuit. Camus dramaturge est aussi un adaptateur et la scène sera, toute sa vie, sa grande passion.

La polémique avec Sartre

Mais la vie parisienne n'est pas faite que de succès, elle a aussi son lot de déboires : la rupture avec Sartre en est un, en particulier parce que les différents qui les opposent, d'ordre politique aussi bien que philosophique, sont débattus sur la place publique, et semble-t-il, Camus (qui n'est pas un "héritier", lui, selon la terminologie de Bourdieu) les vit très mal, ressentant les attaques comme dirigées contre sa personne, ce qu'elles sont aussi, et non contre des idées.
La querelle commence au moment de la publication de L'Homme révolté, 1951. L'essai est plutôt bien reçu, au début, par la critique

Combat, 28 août 44

La Une de Combat, le 28 août 44, avec le début d'un reportage signé Sartre, qui continuera jusqu'au 4 septembre, sous le titre "Un promeneur dans Paris insurgé".

et le public. Mais, Les Temps modernes, la revue que dirige Sartre, sous la plume de Francis Jeanson attaquent violemment le texte, dans le numéro de mai 1952. Camus adresse sa réponse à Sartre, lequel lui répond sur un ton, en effet, blessant, dans une attaque ad-hominem, que Camus ne lui pardonnera pas : "Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité a toujours découragé de vous dire des vérités entières. Le résultat c’est que vous êtes devenu la proie d’une morne démesure qui masque vos difficultés intérieures et que vous nommez, je crois, mesure méditerranéenne."
Pendant longtemps, l'oeuvre de Camus restera entâchée de cette condamnation déniant toute dimension philosophique réelle à l'oeuvre de Camus ; Jeanson lui reprochait déjà son talent d'écriture, comme si tout art littéraire était contraire à la profondeur philosophique.



Dans La Force des choses, 1960 (coll. folio, p. 642) , Simone de Beauvoir le présente ainsi, aux débuts de leur amitié :

"sa jeunesse, son indépendance le rapprochaient de nous : nous nous étions formés sans lien avec aucune école, en solitaires ; nous n'avions pas de foyer, ni ce qu'on appelle un milieu. Comme nous, Camus avait passé de l'individualisme à l'engagement ; nous savions, sans qu'il y eût jamais fait allusion, qu'il avait d'importantes responsabilités dans le mouvement "Combat". Il accueillait de bon appétit le succès, la notoriété, et il ne s'en cachait pas : un air blasé aurait eu moins de naturel ; il laissait percer de temps en temps un petit côté Rastignac, mais il ne semblait pas se prendre au sérieux. Il était simple et il était gai. Sa bonne humeur ne dédaignait pas les plaisanteries faciles : il appelait Descartes le garçon du Flore nommé Pascal ; mais il pouvait se le permettre ; un charme, dû à un heureux dosage de nonchalance et d'ardeur, l'assurait contre la vulgarité. Ce qui me plaisait surtout en lui c'est qu'il sût sourire avec détachement des choses et des gens, tout en se donnant intensément à ses entreprises, à ses plaisirs, à ses amitiés."







En 1956, est publié La Chute, très bref récit auquel ne peut s'associer qu'un qualifiicatif : admirable. Qu'il ait pris racine dans le différent avec Sartre est fort possible, mais son juge-pénitent ne saurait se réduire ni à la figure de l'existentialiste, ni même à un auto-portrait, et le choix d'un récit à la première personne implique chaque lecteur, l'oblige à se reconnaître peu ou prou dans la figure grimaçante (et grinçante) de Jean-Baptiste Clamens, tour à tour, et peut-être en même temps, juge et coupable.
En 1957, il reçoit le prix Nobel pour l'ensemble d'une oeuvre que personne n'imagine si près de sa fin.
Ce prix lui permettra d'acquérir une maison à Lourmarin, non loin de l'endroit où vit son ami Char, et le 4 janvier 1960,  alors qu'il va  de Lourmarin à Paris,  avec son éditeur, leur voiture s'écrase contre un arbre : Camus est tué sur le coup. Michel Gallimard, grièvement blessé, mourra cinq jours plus tard. Il reste le manuscrit du Premier homme en cours d'écriture ; ce manuscrit inachevé sera publié en 1994.
Une brève trajectoire dont on retiendra un amour passionné de la vie que transmettent tous ses textes, un courage à toutes épreuves, et il en faut plus pour accepter de porter ses contradictions que pour se battre contre l'ennemi, et Camus a fait les deux, ajoutons qu'il en faut aussi pour devenir ce que l'on est, ce que l'on mérite d'être, lorsqu'on a grandi dans la misère et qu'on refuse de l'oublier. 
Nous n'avons pas parlé de sa vie privée parce qu'elle ne regardait que lui, parce qu'on n'apprend rien d'essentiel d'un écrivain en scrutant sa vie privée : tout ce qui compte est dans l'oeuvre. Il faut lire. Alors, lisons...


Albert Camus, Maria Casasrès  (Dora Boulebov) et Serge Reggiani (Ivan Kaliayev) sur le plateau des Justes, en 1949, au théâtre Hébertot.

Camus, Casrès, Regianni


A découvrir : un site consacré à Camus.
A lire : Le discours de Stockholm (discours de remerciement pour le prix Nobel) - On peut en écouter une partie.
un excellent article de Philippe Lançon dans Libération, à l'occasion du cinquentenaire de l'anniversaire de la mort de Camus (janvier 2010).



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