Vol
de nuit, Antoine de Saint-Exupéry, 1931
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| Vol de nuit est le
troisième livre que publie Saint-Exupéry. Il est préfacé par André
Gide, son ami, et lui vaut le prix Fémina qui lui est remis le 4
décembre 1931. Comme tous ses autres livres, celui-ci est un succès dès
sa parution |
![]() Antoine de Saint-Exupéry, 1931
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L'écrivainIl est né le 29 juin 1900, à Lyon où se trouvaient alors ses parents. Il a deux soeurs aînées, Marie-Madeleine (1897-1926) et Simone (1898-1978). Deux autres enfants viendront, après lui, agrandir la famille, François qui meurt très jeune atteint d'un rhumatisme articulaire (1902-1917) et Gabrielle (1903-1986).Les familles, tant paternelle que maternelle, appartiennent au monde de l'aristocratie et, malgré la mort prématurée du père, l'enfance du jeune Antoine se déroule dans un cadre privilégié, les châteaux familiaux, celui d'une tante, madame de Tricaud née de Lestrange, qui les accueille après le décès du père, celui du grand-père maternel, Charles de Fonscolombe, près de Saint-Tropez. En 1909, le grand-père paternel les fait venir au Mans où il réside. Antoine va y faire toutes ses études dans une école jésuite, Notre-Dame de Sainte Croix. C'est en 1912 que le jeune garçon découvre les avions sur un terrain voisin du château de la tante Tricaud. Il y vole pour la première fois, en cachette de sa mère, dit la petite histoire. Pendant la guerre, lui et son frère vont étudier en Suisse. Après le baccalauréat (première partie en 1916), il envisage l'Ecole navale, mais échoue par deux fois à l'oral de l'examen d'entrée. Il suit des cours aux Beaux-arts, il dessine beaucoup et depuis longtemps, comme il écrit aussi, pour lui. Il est alors à Paris et mène une vie plutôt dissipée, toujours entouré de nombreux amis et d'accortes jeunes femmes. Il fait la cour à Louise de Vilmorin, mais la famille voit cette possible union d'un mauvais oeil et les fiançailles sont rompues en 1923. En 1921, il a été incorporé et affecté au 2e régiment d'aviation de chasse à Neuhof près de Strasbourg. Il suit des cours pour obtenir son brevet de pilote civil, ce qui est rapidement fait. Quand il sera libéré de ses obligations militaires, il trouvera du travail à la CAF (Compagnie aérienne française). Pour tenter de complaire à la famille Vilmorin, il essaie de trouver un autre travail, moins dangereux, mais rien ne lui convient. Une fois rompues ses fiançailles, il se fait recommander et engager chez Latécoère à Toulouse. A partir de là, Saint-Exupéry va participer à tous les développements de l'aviation (1928, en poste à Cap-Juby, à Buenos Aires de 1929 à 1931 pour le développement de l'aéropostale), volant le plus souvent possible et utilisant les moments où il redevient un "rampant" pour écrire. Il publie son premier texte en 1928, Courrier Sud. La situation va s'inverser, en quelque sorte, après 1932. D'une certaine manière le temps de l'artisanat est passé. Les sommes nécessaires au développement des avions exigent de grandes compagnies dont acte avec la création d'Air France (1933), Saint-Exupéry sera plus souvent écrivain (romancier, journaliste) que pilote. En 1931, il a épousé Consuelo Suncín Sandoval (1901-1979), artiste salvadorienne. |
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| Lorsque
la guerre se déclare, Saint-Exupéry exécute quelques missions
avant d'être envoyé à Alger puis démobilisé après l'armistice. Il se
sent peu de sympathie pour de Gaulle et guère plus pour le régime de
Vichy ; il juge que le salut viendra des
Etats-Unis. Il va donc s'embarquer pour New York où il restera jusqu'en
1943, Consuelo le rejoignant en 1942. C'est durant ce séjour qu'il
composera Le Petit prince,
apologue destiné à un grand avenir. Mais le séjour lui pèse et
l'inaction surtout, il
veut agir, se bat
sur tous les fronts
pour retrouver le droit de regagner son ancienne affectation. Il
finit par y parvenir et ne reviendra pas d'une mission le
31 juillet 1944, disparu en mer au large de Marseille. Le lieu de la disparition a été confirmé en 1998 (un pêcheur remonte dans ses filets la gourmette du pilote) et en 2000 (découverte d'éléments appartenant à son avion). Après sa mort sera publié Citadelle, son dernier livre, inachevé auquel il pensait, disait-il, depuis 1936. |
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![]() Géo Ham, "Guillaumet sur un Potter 25 dans la Cordillère des Andes" (L'Illustration, 1932) |
Le romanVol de nuit est un roman. Même s'il s'enracine dans l'expérience de son auteur, il n'en est pas moins une fiction ne serait-ce qu'en accumulant les évènements dans une durée très limitée. Expérience de l'auteur certes qui pilote depuis longtemps ; qui, d'octobre 1929 à janvier 1931 sera le directeur technique (chef de trafic) de l'aéroplace de Buenos Aires, participant à l'ouverture de toutes les lignes dont il est question dans le roman, celle de la Patagonie (nov. 29), celle du Chili (Guillaumet ouvre la ligne Buenos Aires-Santiago du Chili, le 15 mai 1930). Durant ces années argentines, Saint-Exupéry est aussi le témoin des accidents, parfois avec une fin heureuse (Guillaumet disparu puis retrouvé), plus souvent avec des fins tragiques comme celles de Négrin ou de Pranvillle. Ces débuts de l'aviation commerciale sont coüteux en hommes et en matériel.Le roman est dédié à "Monsieur Didier Daurat". Il suffit de lire la plus brève biographie de Daurat pour comprendre qu'il est le modèle du personnage de fiction imaginé par Saint-Exupéry, Rivière, "responsable du réseau entier". Il se déroule en 23 chapitres brefs et denses et raconte les événements se déroulant en quelques heures, une nuit dans l'aéroplace de Buenos-Aires (Argentine). Celle-ci a trois avions en l'air, l'un qui vient de Patagonie, le second du Chili, le troisième du Paraguay. Ils transportent tous le courrier, dont une partie sera transférée, à l'arrivée, sur l'avion en partance pour l'Europe. Le narrateur omniscient va déplacer son récit de ce qui se passe dans les avions en vol (en particulier celui de Patagonie piloté par Fabien) et l'aéroplace, à Buenos Aires, où arrive le premier l'avion du Chili, piloté par Pellerin. Le récit se termine par l'arrivée de l'avion d'Asuncion (Paraguay) et le départ de l'avion vers l'Europe. A terre, se trouvent le responsable, Rivière, l'inspecteur Robineau, des ouvriers dont le vieux Leroux ; les autres personnages (secrétaires, dactylos, radios n'ayant qu'une présence anonyme). Célébration des aviateurs Le récit commence par l'évocation du pilote, Fabien, aux commandes de son avion (chap. 1), celui qui devra affronter la nuit la plus tumultueuse (chap. 7, 12, 15, 16, 17, 20). Chacun de ces personnages, nommé ou non (le pilote qui vient d'Asuncion et celui qui part pour l'Europe n'ont pas d'identité, autant dire qu'ils sont interchangeables), fait montre de la même ténacité, de la même capacité à affronter les éléments (la nuit qui est ici quasiement assimilée à une matière, les vents, les tempêtes), de la même discrétion qu'on pourrait dire aussi "modestie". Pellerin , par exemple, ne racontera pas sa traversée d'un typhon dans la Cordillère "— Si vous saviez!... / Jugeant sans doute en avoir ssez dit, il s'en fut retirer son cuir." Ils sont aussi habités du même goût pour le défi, comme le pilote qui va partir pour l'Europe "Sa bouche s'entrouvrit, et ses dents brillèrent sous la lune comme celle d'un jeune Fauve. / — Attention, la nuit, hein !", se gaussant de Rivière croyant qu'il a peur, alors qu'il vient à peine de lui dire que ça été le cas. |
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![]() Affiche pour la compagnie aéropostale, 1930, qui souligne le caractère compétitif de l'hydravion en lieu et place du voilier, le pasé versus le futur. |
D'une certaine
manière, comme le veut leur patron, Rivière, ils se sentent investis
d'une "mission" auprès de laquelle rien ne vaut, ni l'amour d'une
épouse, ni la sécurité du sol, ni les charmes paisibles de la vie
quotidienne. Peut-être faut-il admettre que le caractère héroïque de l'entreprise stimulait chez certains le goût de l'aventure, sans doute conforté par le prestige social de leur profession. Héroïque, en effet, dans la mesure où les avions d'alors étaient rudimentaires, leurs instruments de navigation approximatifs, leur confort totalement absent, le support météo lui aussi approximatif. Preuve ici, ni la tempête de Fabien, ni le typhon de Pellerin n'ont été annoncés. Que chaque vol soit une fête, le lecteur le comprend bien mais il ne peut manquer de s'interroger aussi sur les ambiguités autour de cette passion. Complexités Si ces débuts de l'aviation, avec ses personnages que l'on qualifierait volontiers de "héros", ont les caractères spectaculaires d'une épopée, c'est une épopée au service de l'entreprise ; la concurrence n'est pas seulement celle avouée avec le transport maritime ou ferroviaire, mais celle tue d'autres compagnies aériennes. Rivière en est le représentant le plus évident. C'est un gestionnaire au service de l'efficacité : le courrier doit "passer", coûte que coûte ; il doit respecter des horaires précis, non pas pour des raisons d'honneur, de parole respectée, mais parce ses avions sont en compétition avec d'autres. La crise de 1929 sera fatale à l'aéropostale qui finira dans le sein d'Air France, créée en 1933. En attendant, Rivière mène son aéroplace et ses hommes d'une main de fer. Non pas qu'il soit dépourvu d'états d'âme, mais parce qu'il juge sa tâche essentielle, acheminer le courrier semble être à ses yeux un devoir moral qui masque le fait qu'il s'agit surout de gros sous : économiser les machines (" Vous rédigerez une note. Interdiction aux pilotes de dépasser dix-neuf cents tours : on me massacre les moyeurs" ordonne-t-il à son inspecteur), faire rendre aux hommes le maximum de ce qu'ils peuvent donner. Son inspecteur, Robineau, apprend sous ses ordres la dureté : rien ne compte que la nécessité d'avoir des hommes disponibles et prêts à tout, des machines en état de marche. Ce qui implique une distance infranchissable entre celui qui ordonne et celui qui doit simplement obéir. Au XXIe siècle , les syndicats parleraient de "management toxique". Le narrateur pourtant n'y trouve rien à redire, bien au contraire. Rivière apparaït tout aussi héroïque que ses pilotes, tous étant d'une manière ou d'une autre à la fois solitaires et solidaires. Tous ayant renoncé à la douceur et au confort que représente le mariage, une vie de famille. Chacune des deux femmes évoquées dans le roman (celle de Fabien et celle du pilote pour l'Europe) sont synonymes de douceur, de paix, de beauté, d'habitudes, mais elles ne comptent guère dans la vie des hommes dès lors que l'avion et le ciel les attendent. |
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| Poésie Si ce court roman est si prenant, malgré ses non-dits fort discutables, mais qui correspondent aussi à l'idéologie du temps (par exemple la distribution des rôles masculins et féminins), c'est qu'il est habité d'une poésie discrète mais émouvante. Le monde vu du ciel apparaît à la fois comme terriblement fragile et terriblement désirable ; vu d'en haut, tout un chacun (ou, en tous cas, les aviateurs) n'y voit plus que la fraternité, l'identité de toutes ces petites ville survolées par l'appareil, les lumières qui ne se bornent pas à éclairer un seul lieu circonscrit, mais font signe à celui qui les dépasse. La présence obsédante (et pour cause) de la nuit avec à la fois ses prestiges (Fabien se sent "voleur[s] des villes fabuleuses" et ses dangers lorsque le ciel se ferme et qu'il n'est même plus possible de voir ses mains, est pour beaucoup dans cette atmosphère. Il y a, en effet, de la grandeur dans l'opposition entre la fragilté de l'être humain et la démesure de la nature comme s'en souvient avec difficulté Pellerin se remémorant sa traversée du cyclone : le monde des éléments dans son gigantisme apparaît hostile à l'homme, et c'est à cette hostilité qu'il ne faut pas succomber, comme se le dit Pellerin : "La cyclone, ce n'est rien. On sauve sa peau. Mais auparavant ! Cette recontre que l'on fait!" |
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A écouter : sur France culture, "une histoire de l'aéropostale" par le professeur Damien Accoulondans Le Cours de l'histoire, 31 mars 2026. |