Zazie dans le métro, Raymond Queneau,1959

coquillage





livre de poche

Première de couverture, livre de poche, 1965

Ecrire Zazie dans le métro

       S'il est publié en 1959, ce roman de Raymond Queneau remonte à bien plus loin et a déjà parcouru un long chemin dont le Journal de l'auteur et divers documents témoignent, deux séries de diverses notes rassemblées sous le titre de Parerga I et II et le manuscrit lui-même. Le journal note en 1944 (ce que l'auteur reprendra dans un texte publié dans Les Lettres nouvelles, le 11 mars 1959, texte lui-même rédigé en juillet 1945) "Un jour je termine un roman vers 2 heures de l'après-midi. A 4 heures j'en recommence un autre."
Le roman terminé était Loin de Rueil, le roman commencé, ce qui deviendra Zazie... Il abandonne cependant les quelques pages commencées. Il y revient de temps à autre, dans cette note de 1945, dans un autre note de 1948 où apparaît le titre, Zazie dans le métro, dans son Journal en 1949. En 1950, il s'interroge sur l'âge de son héroïne, et se décide pour 13 ans, l'entrée dans l'adolescence (ce que les Anglais marquent avec le "teen", 13 ans : "thirteen"), toutefois les effets de lecture font osciller le perception de l'héroïne entre l'enfance et la préadolescence, comme il le note lui-même dans un entretien avec Marguerite Duras. Il note aussi alors quil faut "commencer par la lettre A. Finir par la lettre Z". Comme d'habitude avec Queneau, la réflexion est amusante ; on peut la prendre pour un truisme, commencer au début et terminer avec la fin. Mais, en français "de A à Z" implique une totalité, la maîtrise d'un sujet. Et c'est la première question: qu'est-ce que se propose d'explorer complètement ce roman ?
Mais le lecteur remarque aussi que le roman commence (chap. I) et se termine (chap. XIX) à la gare d'Austerlitz dont le nom commence par A et se termine par Z et que le personnage inverse le rapport entre début et fin puisque son nom commence par un Z et se continue par un A.
     Le véritable travail de rédaction ne va commencer qu'en 1953. Pendant longtemps, le titre s'accorde avec le contenu puisque l'enfant va vraiment découvrir le métro. Finalement, en 1957, Queneau en abandonne l'idée tout en conservant le titre.
Une fois publiée, l'oeuvre va non seulement rencontrer son public, donner la célébrité à Queneau, mais encore susciter de nombreuses études savantes et cela continue. A la fin du XXe siècle, Michel Bigot estimait qu'il s'en était vendu un million d'exemplaires, cela sans compter les traductions.




livre de poche

Quatrième de couverture, livre de poche, 1965





Henner

Portrait, vers 1870. Jean-Jacques Henner (1829-1905)
En 1961, Qieneau pense à une édition illustrée et note qu'il voit Zazie comme un Henner.

Lire Zazie dans le métro

Le prière d'insérer concocté par Queneau pour la première édition, sans cesse repris depuis :
   
       C'est parce que l'oncle Gabriel est "danseuse de charme" que Julie [sic !] Lalochère lui a confié sa fille, Zazie — pour plus de sécurité. Zazie voulait prendre le métro: mais il y a grève. Gabriel la consolera en lui faisant voir un Paris où les monuments historiques ne sont pas toujours exactement à leur place, un Paris, où faux flics, vrais loufiats, vrais flics et faux loufiats se démènent au milieu de touristes émerveillés, de veuves en rupture d'ophelinat, et de perroquets qui ont leur mot à dire. Bref un Paris dont les habitants semblent tous dépourvus de papiers d'identité.
      L'auteur a mis en tête de cet ouvrage une épigraphe d'Aristote : c'est donc qu'il doit y avoir une morale à tout cela. Mais le lecteur n'est pas forcé de s'en soucier, non plus que de chercher à résoudre des énigmes — d'ailleurs inexistantes.

     Généralement placé en quatrième de couverture, le "prière d'insérer" propose un pacte de lecture en même temps qu'il attise la curiosité du lecteur. Ici, comme souvent, Queneau s'inscrit dans l'héritage de Rabelais : promettre de l'inattendu (Gabriel "danseuse de charme", Paris où le faux et le vrai s'emmêlent) qui tend vers le comique des sous-entendus dans lesquels l'argot (flics, loufiats) joue sa partie, comme les remarques qui semblent incongrues (qu'est-ce qu'une veuve a à voir avec un orphelinat ?) et, en même temps, un sérieux sous-jacent (la substantifique moëlle) indiqué par Aristote (le philosophe), l'épigraphe en grec non traduit, et la promesse d'une morale, à entendre à tous les sens du terme : une vision d'une société et de ses moeurs à un moment donné, aussi bien qu'une "leçon" fournissant  des règles de conduites. Pierre David, dans Le Progrès de Lyon du 22 février 1959, parlera de "l'intrusion des Pieds Nickelés dans l'étude des moeurs". L'épigraphe est énigmatique, non seulement parce que non traduite, mais parce qu'une fois traduite, elle le reste : "celui qui a composé a supprimé".
     Muni de ces promesses, le lectorat s'embarque dans une aventure qui va le conduire de la gare d'Austerlitz à la gare d'Austerlitz, en 19 chapitres, le temps d'une fin de semaine agitée. Jeanne (et non Julie) confie sa fille, Zazie, à Gabriel, un samedi matin pour la réupérer le lundi matin ("après-demain pour le train de 6h60"). Entre temps, la fillette sème, avec grand plaisir, la zizanie (ce que promettait son nom) dans l'univers de son oncle d'abord, puis de tous ceux qui passent à sa portée.






fikm

Affiche du film de Louis Malle, 1960. Le film, comme l'affiche, mettra en évidence le grouillement, l'agitation constante traduite par nombre de courses poursuites

Un manifeste et un jeu : le néo-français
      Dès l'incipit, il est évident que ce roman ne ressemblera à aucun autre malgré une situation banale à souhait, un homme attend sur un quai de gare, car son premier mot, "Doukipudonktan", s'offre d'abord comme une énigme. Oralisé, il fournit son sens "Dou = d’où,   ki = qu’ils ,  pu = puent, donk = donc,  tan = tant", la coagulation phonétique d'une phrase entière, elle-même peu grammaticale, autrement dit un premier "pentasyllabe monophasé", suivi un peu plus loin par un second "Skeutadittaleur" (Ce que tu as dit tout à l'heure).
Queneau avait dans l'idée que le français était une langue en mutation ce dont les institutions ne tenaient aucun compte, et il cherchait sa vérité dans un mélange (un métissage) entre le français parlé, dans la rue, dans la vie quotidienne, par tous les locuteurs, et un français qu'on aurait pu dire scolaire puisqu'enseigné et appris à l'école. Pour donner droit de cité à ce français "réel", il fallait le faire passer à l'écrit. En somme, s'appliquer à faire ce qu'avaient fait les écrivains du XVIe ou du XVIIe (Montaigne, par exemple, ou Descartes), utiliser la langue du quotidien pour des oeuvres "savantes". Zazie...va servir ce propos et Queneau s'en donne à coeur joie, mais en jouant essentiellement sur le vocabulaire et l'orthographe. La syntaxe reste plus traditionnelle (autrement dit conforme à la grammaire officielle) même si quelques aspects de l'oral s'y manifestent : suppression de la double négation, absence de liaison (se traduisant par le "h" posé à l'orée du mot, ex. "c'est hun"), utilisation superfétatoire du relatif, "qu'il dit Gabriel", redondance comme "j'en y ai pourtant conduit...". C'est en fait peu important ; en revanche, vocabulaire et orthographe se prêtent à toutes les manipulations. Queneau emprunte le vocabulaire à tous les niveaux de langue (familier, populaire, argotique, soutenu, précieux, poétique) mais aussi à toutes les strates historiques, l'archaïsme (nenni, céans, icelle...) comme le néologisme (la "factidiversialité" : le monde des faits-divers), sans oublier d'intégrer les apports des langues étrangères dites "forestières", dans un plaisant italianisme (anglais, italien, allemand, espagnol), latin compris, qui vont être allègrement francisés, à commencer par le fameux "bloudjinnze" (blue jeans) dont rêve Zazie.
      Quant à l'orthographe dont Queneau disait volontiers pis que pendre (avec une certaine mauvaise foi) "un système de graphies chaotiques, absurdes et arbitraires, une invention des premiers imprimeurs pour rendre le métier difficile", elle devient l'objet de toutes les expérimentations. Les mots s'écrivent comme ils viennent, parfois transcrits selon leur prononciation (parisienne), par exemple "esprès", "cexé" (ce que c'est), parfois renforcés "que ça neu teu plaiseu pas" où la graphie "eu" souligne le ton de voix péremptoire d'un Gabriel peu amène : parfois l'orthographe habituelle est respectée, parfois non. Le plus clair de la démonstration est qu'il s'agit moins de transcrire le français à venir (néo-français) que d'accorder une totale liberté au scripteur, de constater que le mélange et le contraste des divers niveaux de langue est particulièrment amusant, qu'il n'interdit nullement la compréhension, même si parfois le lecteur peut se sentir interloqué, souvent même il élargit le sens en intégrant des connotations.
La démonstration (comme le jeu d'ailleurs) passe par l'intervention du narrateur omniscient qui assume totalement cette langue nouvelle, par exemple suivant Zazie au marché aux puces "Elle s'arrêta pile devant un achalandage de surplus. Du coup, aboujplu. A boujpludutou. Le type freine sec, juste derrière elle" (chap. IV) Le narrateur utilise le passé simple (que le néo-français n'utilise jamais), un sens rare du terme "achalandage" (marchandises au lieu de clients) puis une coagulation phonétique avec intégration de l'accent parisien (mais pas intégralement puisque "plu" conserve son "l" que l'oral évacue en général pour en faire "pu")  où "elle" devient "a". le texte gagne en vivacité et en efficacité. Les trois phrases "photographient", donnent à voir les comportements des personnages.


Narrateur et personnages
     Le cadre du récit est conventionnel : un narrateur omniscient (nous venons de le dire) raconte le séjour rapide mais chargé d'une petite fille confiée à son oncle pendant que sa mère va rejoindre son amant : "C'est comme ça qu'elle est quand elle a un jules, dit Zazie, la famille ça compte plus pour elle" (chap. I)
Durant ce séjour à Paris, la petite provinciale (dans les années 1950, on parle de "province" et non de "régions"), va découvrir l'entourage de son oncle et Paris, ou du moins certains aspects de Paris.
Zazie : le personnage éponyme est une petite fille (une "mouflette" disent Charles et Gabriel, parfois relayés par le narrateur) extrêmement délurée, curieuse, sachant ce qu'elle veut et l'imposant aux adultes de son entourage ; comme elle n'a pas peur des gens, ni des situations qui paraîtraient inquiétantes à un regard adulte, elle n'a pas peur des mots et exprime vertement ses colères. Souiigne ses refus d'un "mon cul" tonitruant. Si l'on en croit l'un de ses concitoyens "venu de Saint-Montron exeuprès" pour voir la Sainte-Chapelle : c'est une "peste", "tu ferais se battre des montagnes" (chap. X) affirme-t-il. Le fait est que chaque fois qu'elle en a l'occasion, elle incite à la bagarre sauf dans l'avant-dernier chapitre où elle s'évanouit (elle s'endort) au plus fort de l'homérique échaffourrée qui termine son séjour à Paris.
Le personnage semble avoir été conçu au croisement de l'Alice de Lewis Caroll (Alice au pays des merveilles, 1865) tombant dans un univers déconcertant qu'il lui faut apprendre connaître et maîtriser et de Gavroche (Les Misérables, 1862) dans son insolence et son sens de la liberté, dont Hugo transcrivait déjà de manière phonétique les expressions argotiques. Malgré l'absence totale de caractéristiques qui en font un personnage réduit à son nom, une "image" (vu son goût pour le cinéma), elle occupe la mémoire des lecteurs, peut-être parce qu'elle satisfait en nous un imaginaire de l'enfance, insolente justement, mettant les adultes en porte-à-faux avec leur conformisme, leurs mensonges, leur hypocrisie.



Gabriel : "danseuse de charme" dans un cabaret au nom jeu de mots "Le Mont-de-Piété", nom qui renvoie à l'établissement de crédit destiné aux pauvres, son nom familier étant "chez ma tante", le mot "tante" désignant alors les homosexuels, le sous-entendu est patent. Gabriel est un "malabar" dont la stature contredit la délicatesse que connote le terme "danseuse". Gabriel se découvre dès le premier chapitre comme différent par son souci de l'hygiène, ses connaissances sur le mode de vie de ses contemporains (c'est un grand lecteur de journaux), sa réflexion philosophique sur les rapports humains fondés sur la violence. Il manifestera cette tendance à la réflexion philosophiique à d'autres moments.
Marcelline : épouse de Gabriel, image d'une féminité conforme aux attentes sociales du temps. Ménagère. Caractérisée par sa douceur. L'adverbe "doucement" lui est systématiquement accolé. La fin du roman montrera un autre aspect du personnage.
Turandot : propriétaire de l'immeuble et patron de la "cave" (bar restaurant au sous-sol). Se fait aussi discret que possible, a fait du marché noir durant la guerre, se plaint de n'avoir pas su y faire, mais Gabriel conteste. A pour compagnon, dont il ne se sépare jamais, un perroquet, Laverdure, qui rappelle souvent tout le monde à l'ordre : "Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire". Le lecteur ignorera si Turandot est son nom, ou son surnom. Mais il sait, pour le moins, qu'il s'agit du nom d'un personnage féminin, princesse chinoise dans un opéra de Puccini.
Madeleine : dite Mado-Ptits-pieds, serveuse à la Cave. Plus ou moins amoureuse de Charles, qu'elle épouserait volontiers.
Charles : 45 ans, porte la moustache, chauffeur de taxi. Ami (et même beau-frère, cf. chap. 1) de Gabriel. Cherche l'âme-soeur dans les courriers du coeur. Accompagne Zazie et Gabriel dans la visite de la ville, dont il ne connaît guère, par ailleurs, les monuments.
Gridoux : le cordonnier qui semble rivé à sa boutique bien qu'il accepte d'aller voir le spectacle de Gabriel.
     Tous ces personnages appartiennent au même quartier, dans le nord de Paris, non loin de la Porte de Saint-Ouen (où se tient le marché aux puces) puisque Zazie peut y aller sans difficulté et d'ailleurs sans le faire exprès. Comme Zazie, ce ne sont pas de véritables personnages, mais des moteurs de comique, voire burlesque ; des personnages qui jouent aussi leur partie dans la peinture des moeurs parisiennes des années 1950.
Trois autres personnnages, venus de l'extérieur, jouent un rôle dans la fiction :
Pedro-surplus = Trouscaillon = inspecteur Bertin Poirée = Aroun Arachide : le personnage aux identités multiples a un certain goût pour les fonctions d'autorité (agent de police ou inspecteur) et colore le récit de cette présence multiforme. Il commence  par garantir un monde réel, accusé par Zazie d'être un "satyre" (elle aime beaucoup ce mot), et le fait est que ses comportements sont douteux, et il entraîne in-fine le roman dans l'univers du fantastique ; son nom, en effet, renvoie à Haroun Al Rachid, personnage réel mais surtout héros des Mille et une nuits, accoutumé de visiter incognito sa ville de Bagdad. Se montre plus astucieux que Zazie lorsqu'elle essaie d'ameuter la foule contre lui.
La veuve Mouaque : présentée comme une "bourgeoise qui maraudait dans le coin". D'abord fascinée par Gabriel, elle se pâme ensuite devant l'agent Trouscaillon et se joint à la troupe. Son nom s'explique sans doute par se manière de débuter ses phrases par "moi que / qui".
Fédor Balanovitch : guide touristique et chauffeur de bus, faisait autrefois le "bâille-naïte" (transcription de "by night" avec connotation dépréciative puisque "bâiller" est une manifestation de l'ennui) et maintenant fait les monuments de jour, de la Tour Eiffel à la Sainte Chapelle. "Copain" de Gabriel qu'il a connu dans son cabaret où il répond au nom de Gabriella. S'organise avec Gabriel pour escroquer les touristes qu'il véhicule (chap. XII).






une édition brésilienne du roman

Première de couverture de la première traduction bréislienne du roman. Irène Monique Harlek Cubic, pour les éditions Rocco, 5ão Paulo, 1985.
Laverdure, "un perroquet triste",  est ainsi promu personnage principal.



Jacqueline Duhème

illustration de Jacqueline Duhème (1927-2024) pour une version anglaise du roman (qui a conservé le titre français) publiée par Olympia Press en 1959 : "une oeuvre de ferronnerie baroque plantée sur le trottoir se complétait de l'inscription MÉTRO" (Chap. III)

Zazie dans le métro : surface et profondeur.
      Gabriel, à l'issue de son spectacle (ellipse du récit), affirme "Y a pas que la rigolade, y a aussi l'art" (chap. 16). De fait, dans ce récit désopilant, en particulier parce qu'il  fait un jeu de ce que la société condamne : la petite fille s'exprime avec grossiéreté, agresse les adultes, s'imagine volontiers un avenir de tortionnaitre, torture, de fait, son oncle, en particulier, de pinçons en coups de pieds dans les chevilles, pose questions sur questions relatives à la sexualité, raconte avec complaisance le meurtre (réel ou imaginaire) d'un père à tendances incestueuses, manipule la foule à son profit en dénonçant un satyre dans le malheureux Turandot, le lecteur se laisse emporter d'éclats de rire en éclats de rire, mais dans le même temps ne peut s'empêcher de constater qu'un grand nombre de questions viennent interroger sa lecture.
     La première est celle du langage, de ce qu'il permet (ou non) d'exprimer. La plupart du temps, comme le fait remarquer le perroquet, les gens parlent pour ne rien dire, se coulant dans un conformisme non réfléchi, par exemple lorsque Marceline commente l'affirmation de Zazie "Je veux être institutrice" par ces mots "Y a la retraite" et le narrateur d'ajouter "Elle ajouta ça automatiquement parce qu'elle connaissait bien la langue française". Renouveler la langue, c'est s'offrir la possibilité de penser ailleurs, autrement, de casser les clichés et les lieux communs, comme le dit Zazie "On n'est tout de même pas forcé de dire tout ce qu'on dit, on pourrait dire autre chose (" (chap. VIII). Le poids social qui informe la langue est aussi un poids culturel dont il est loisible de jouer (et Queneau ne s'en prive pas de Shakespeare à Hugo, du conte populaire "C'est pour mieux te faire rire mon enfant" à Rimbaud, les "anciens parapets") mais qui rejoint souvent le constat rimbaldien (Lettre à Georges Izambard) "C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense."
     C'est aussi l'occasion de voir la société sous un autre angle. Le petit monde de Gabriel, entre un chauffeur de taxi, un tenancier de bistrot, un cordonnier, mais aussi tous les personnages rencontrés au gré de l'aventure, sont d'intarissables parleurs. Toutes ces discussions font apparaître un fond inquiétant, le goût des uns et des autres pour les histoires scabreuses, une préoccupation profonde au regard de la sexualité (condamnée par les bonnes moeurs, si bien qu'elle ne fait que se chuchoter, mais abondamment), des propos racistes (en particulier à l'égard des Maghrébins) xénophobes (dont les touristes d'où qu'ils soient font les frais, chap. XII), le mépris réciproque entre Parisiens et Provinciaux, bref une société dont les rapports humains sont ancrés dans la violence (Zazie en est bien le révélateur), encore marquée par la guerre et l'occupation, que fascine une modernité marquée par l'introduction de nouveaux appareils dans la vie quotidienne, "tévé" ou machines à laver, sans oublier les produits étasuniens disponibles dans les fameux "surplus".


     De l'interrogation sur la langue dans l'activité scripturaire du narrateur aux échanges conversationnels entre les personnages, le roman ouvre le champ d'une réflexion sur la réalité et la vérité. Dès le premier chapitre, Gabriel affirme, en opposition à Charles, "La vérité [...], comme si tu savais cexé. Comme si quelqu'un au monde savait cexé". Rien ne présente de stabilité dans cette histoire : les personnages, à l'instar de Pedro-Surplus, ne sont jamais identiques à eux-mêmes ; les apparences masquent des réalités souvent surprenantes. La vérité de Gabriel est-elle l'homosexualité ("hormosexualité" a cru comprendre Zazie), la rigolade ou l'art du travestissement et de la danse, l'homme en proie à l'inquiétude quant à la réalité du monde, le "malabar" capable de tenir tête aux hordes de serveurs dans un combat épique "projetant dans des directions variées des projectiles humains qui s'en allaient briser tables et chaises et rouler entre les pieds des clients" (chap. 17), le brave oncle qui veut faire plaisir à sa nièce ?
Ce qui est vrai de Gabriel l'est de tous les autres personnages, mais l'est aussi de la villle dans laquelle personne ne s'y retrouve vraiment, même un chauffeur de taxi qui, par son métier, devrait mieux s'orienter qu'un autre. Humains et choses ne sont le plus souvent que des représentations codifiées par des années (voire des siècles) de répétitions.
      Lire Zazie dans le métro nous enfonce dans des souterrains d'où nous ressortons un peu plus éveillés, munis d'une certaine capacité à poser des questions aux habitudes, aux certitudes qui nous habitent. Ce n'est pas rien...




 lire
: l'interview accordée à Marguerite Duras pour L'Express, 22 janvier 1959.
A écouter : Conversation avec Georges Ribemont-Dessaignes, 24 mars 1950, sur Les Nuits de France culture, rediffusion 19 février 2025.



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