L'Art de la joie, Goliarda Sapienza, 2005

coquillage


Ce roman italien (L'Arte della gioia) auquel l'autrice a consacré presque dix ans de sa vie ainsi que l'indique le collophon ("Rome. 1967-1976") n'a pas eu l'heur d'agréer aux éditeurs italiens. Le compagnon de Goliarda, Angelo Pellegrino, après la mort de cette dernière (le 30 août 1996), finit par trouver une petite maison d'édition, Stampa Alternativa,  qui l'accepte et le publie en 1998, à compte d'auteur, du moins en partie semble-t-il, et à un petit nombre d'exemplaires. Mais c'est comme ça qu'il parvient en Allemagne et que Waltraud Schwarze, éditrice et traductrice, fait part de son existence à l'éditrice Viviane Hamy, laquelle demande son avis à une autre traductrice, Nathalie Castagné, qui ne cache pas son enthousiasme. Viviane Hamy décide de le publier. Le succès est immédiat et les maisons d'édition italiennes se réveillent. En 2008, Einaudi publie le roman.
En 2012, l'oeuvre de Goliarda Sapienza passe au Tripode, dirigé par Frédéric Martin qui avait travaillé chez Viviane Hamy au moment de la première édition.



L'écrivain

     Elle est née le 10 mai 1924 à Catane (Sicile). Sa mère, Maria Giudice (1880-1953), est Turinoise ; c'est une figure importante de la gauche italienne : elle n'est arrivée en Sicile qu'en 1920, envoyée par le parti socialiste aider à l'organisation des mouvements paysans, alors en pleine effervescence, dans l'île ; son père, Giuseppe Sapienza (1884-1949), est avocat, "l'avocat des pauvres" dit-on à Catane, en lutte constante contre les oppressions de tous ordres, et contre les mafias. Libres penseurs tous les deux, ils élèvent leurs nombreux enfants (Maria en a sept de son précédent compagnon, Carlo Civardi, tué pendant la Grande Guerre ; Giuseppe, trois, dont un fils, Goliardo, meurt en 1921, probablement assassiné par des fascistes), en s'efforçant de les faire résister à l'idéologie ambiante, celle des fascistes, voués au culte de Mussolini. Goliarda est la petite dernière.
     Goliarda va donc vivre son enfance en Sicile, à Catane, entre l'Etna et la mer. Monde de contradictions sur tous les plans, celui des paysages comme celui des moeurs, vie rurale et vie citadine, violence des comportements, discours social contre discours familial, mais aussi ouverture sur le monde grâce, entre autres, au théâtre, à l'univers des marionnettes et de l'opéra.
A 16 ans (on est en 1940), Goliarda obtient une bourse pour l'Académie nationale d'Art dramatique à Rome, où l'accompagnera sa mère qui, dès le début des années 1940, souffre de pertes de mémoire intermittentes ; sans doute est-elle atteinte de la maladie d'd'Alzheimer.
La jeune fille devient comédienne et joue, à partir de 1942, ce qu'elle fera (théâtre, cinéma) jusqu'en 1960, lorsqu'elle abandonne la scène pour se consacrer à l'écriture. Pendant les années de guerre, elle mène de pair ses activités de comédienne et ses activités de résistante.
En 1947, elle fait la connaissance de Francesco (Citto) Maselli (1930-2013), réalisateur de cinéma dont elle va partager la vie et, souvent, le travail. La fin des années quarante est difficile. Son père meurt en 1949, la maladie de la mère prend de l'ampleur (certains parlent de "folie") au point qu'il faut l'interner. Lorsqu'elle meurt, en 1953, c'est pour Goliarda une souffrance qui va la pousser à écrire pour tenter de la contrôler. C'est de ce temps que datent nombre de poèmes dont la publication ne sera que posthume, par exemple les poèmes réunis dans Ancestrale (Einaudi, 2013 ; traduits en français, Le Tripode, en 2021). Ces années difficiles pour la jeune femme vont se terminer tragiquement, en 1962, par une tentative de suicide. Cela lui vaut un suivi en hôpital psychiatrique avec électrochocs, puis une analyse, ce qui n'empêchera pas une seconde tentative. Deux textes en rendent compte, Lettre ouverte, publié en 1967 et Le Fil de midi, en 1969. Goliarda Sapienza faisait de ces deux oeuvres fortement autobiographiques des pièces d'un projet qu'elle nommait "une autobiographie des contradictions", projet dans lequel d'autres livres prendront place, plus tard.
Pour l'heure, c'est un temps de changement. Elle se reconstruit dans l'écriture, dans une certaine solitude puisqu'elle s'est séparée de Citto Maselli. Elle est entrée en écriture et va se consacrer à L'Art de la joie. De longues années de travail, et au bout du parcours, le sentiment d'un échec sans doute puisque personne ne veut publier son texte.



édition Viviane Hamy

Première de couverture de la première édition chez Viviane Hamy avec la photographie de l'autrice


Elle va être accompagnée, cependant, par Angelo Pellegrino qui l'aide à réviser son texte, voyage avec elle, lui offre des carnets alors qu'elle vient de terminer L'Art de la joie. D'abord réticente, elle finit par ne plus pouvoir s'en passer et y note et s'y note de 1976 à sa mort, en 1996. Cela donne quarante carnets. Elle épouse Angelo en 1979.
En 1981, elle vole des bijoux dans une résidence où elle a été invitée, ce qui lui vaudra de se retrouver en prison, deux ans plus tard. De ce vécu, plutôt bref au demeurant, elle fera L’Université de Rebibbia (1983, traduit en français en 2013), livre qui rencontrera un certain succès. Le livre suivant, Les Certitudes du doute, 1987, traduit en français, en 2020, sera plus confidentiel, sans compter Moi, Jean Gabin (retour sur son enfance) écrit après L'Art de la joie qui n'aura, lui, qu'une publication posthume.
Elle partage sa vie entre Rome et Gaète, petite ville côtière non loin de Naples. Goliarda Sapienza n'est pas une recluse et ses amis sont nombreux, sans oublier la famille ; les échanges sont intenses mais laissent peu de place au recueillement nécessaire à l'écriture d'où la petite maison de Gaète. C'est là que se finira sa vie, le 30 aoüt 1996, quand elle est sans doute victime d'une crise cardiaque précipitant sa chute dans l'escalier de sa maison.
L'oeuvre, confidentielle de son vivant, après 2008 (publication en italien de L'Art de la joie), devient une référence littéraire et Einaudi va entreprendre la publication de ses oeuvres complètes. Elles sont accessibles en français aux éditions du Tripode.







Catane

Catane. Une rue de la vieille ville.

Le roman

Un texte déconcertant
     Lorsque,  à la fin des années 1970, l'écrivain tente de publier ce gros roman (4 parties sommant 95 chapitres, quasi 800 p. dans l'édition du Tripode, 2016), elle se heurte à de constantes fins de non recevoir. Près de 30 ans plus tard, sa publication déclenche l'enthousiasme. L'écrivain était-elle en "avance sur son temps" comme certains l'ont suggéré ? Ou bien cette différence dans l'accueil tient-elle aussi à la façon dont le roman a été abordé. D'abord proposé à des maisons d'édition, il a relevé de  lecteurs professionnels qui, certes, sont à la fois attentifs à la nouveauté et à l'écoute du marché, mais généralement aussi formés dans un contexte littéraire valorisant davantage la rigueur que le chaos.
Or le roman de Goliarda est pour le moins chaotique (voire cahotique), autrement dit, il apparaît, à première lecture, d'une grande confusion à la fois sur le fond (relations entre des personnages venus de multiples horizons, y compris de l'au-delà de la vie, dans un cadre historique lui-même confus, celui de la Sicile, et par voie de conséquence, de l'Italie, de la première moitié du XXe siècle) et sur la forme où l'ellipse et l'allusion jouent un grand rôle, sans compter les analepses et les prolepses qui bouleversent la temporalité, les répétitions, ce que Queneau appelait des rimes, qui se propagent comme des échos dans le récit, ou les jeux divers avec des genres dont la coexistence paraît quelque peu explosive : dialogues de théâtre, roman sentimental à la limite du "bêlant" (pastiche ?), comédie burlesque, érotisme scandaleux, par la crudité du vocabualire et dont l'héroïne est une enfant au début du roman, roman d'apprentissage (un narrateur omniscient prenant la place de la narratrice-personnage), autobiographie (non de l'auteur, mais du personnage qui dit "je" la plupart du temps), mémoires (la vie particulière de la narratrice s'inscrivant dans l'histoire de son époque), journal intime, poèmes...
     30 ans après, ce sont trois femmes (deux éditrices et une traductrice) qui découvrent le texte, ce qui a son importance, car le roman fait la part belle aux personnages féminins et à leurs questionnements propres. Si l'on en croit le témoignage de Frédéric Martin directeur du Tripode (2012) qui travaillait, en 2005, chez Viviane Hamy,  la politique éditoriale alors consista à demander l'avis des libraires avant publication. Leurs réponses aussi enthousiastes que celle de la traductrice jouèrent un rôle essentiel dans la décision de publication. Le public et la critique, en France, suivirent, poussant les éditeurs italiens à revenir sur leurs refus initiaux.
     De fait, entrer dans L'Art de la joie, c'est n'en plus sortir. Le roman "happe" son lectorat, car s'il est complexe, il est en même temps aussi prenant qu'un feuilleton dont les écrivains du XIXe siècle avaient déjà le secret, entre énigmes et rebondissements. Il entraîne à la suite de ses personnages, souvent hors du commun, d'être en même temps profondément réalistes, ancrés socialement et psychologiquement dans le "monde réel" (aurait dit Aragon), et profondément rêvés, dans une traversée d'une grande partie du XXe siècle, où se multiplient les guerres, les luttes sociales, la montée des fascismes (Mussolini et les "chemises noires" au premier chef puisque l'essentiel se déroule en Sicile), les transformations du monde (on passe du monde des tractions animales à celui de l'automobile, le cinéma s'ajoute au théâtre, à l'opéra, le téléphone rapproche, sans oublier ces détails qui changent la vie quotidienne : l'eau courante dans les habitations, par exemple).






Doucet

Paysage en Sicile, été 1913, Henri Doucet (1883-1915), Musée Sainte Croix, Poitiers.

La fable
     Le roman raconte la trajectoire d'un personnage à la fois réaliste et fantasmé, Modesta, au cours d'un siècle (elle est née le 1er janvier 1900) qui se transforme lui-même au grè de ses convulsions. Modesta (dont le nom est à lui seul une antiphrase) naît dans une famille miséreuse de la Sicile de l'arrière-pays, sur les pentes de l'Etna. Sa famille est composée d'une mère écrasée par sa condition et d'une soeur, Tina, trisomique, qui a 20 ans au début du roman quand Modesta en a 9.
Modesta est d'abord une énergie tendue vers la survie. Elle échappera à sa famille, plus tard, au couvent auquel elle a été confiée, qui lui donnera néanmoins les bases d'une instruction qu'elle saura ensuite faire fructifier dans la famille d'aristocrates dans laquelle la mère supérieure, Leonora, la fera accueillir, famille qui est d'ailleurs la sienne. Elle y saisira l'opportunité qui se présente en la personne du prince Ippolito, trisomique, auquel elle saura apporter un minimum de réconfort (le souvenir de la soeur aidant).
Elle l'épousera, devenant ainsi princesse et chargée de la gestion des propriétés par la princesse Gaia Brandiforti, mère d'Ippolito, dont toute la famille a disparu, y compris deux de ses enfants, Ignazio et Leonora.
La richesse permet alors à Modesta d'apprendre, de se cultiver, de se construire au gré de ses rencontres et de ses amours. Lorsqu'elle se sépare du lecteur, elle est devenue une femme de soixante ans, qui a appris "l'art de la joie" où le mot "joie" n'est pas sans rappeler la notion que la courtoisie  avait élaboré, celle d'un épanouissement de tout l'être, corps et esprit, l'embrassement du réel dans toutes ses dimensions, souffrance comprise, finitude acceptée.

Les personnages


     Le roman suit donc une ligne chronologique, commençant par l'évocation de l'enfant et se terminant sur l'acceptation de la vieillesse. Soixante ans de vie impliquent force rencontres et donc une foule de personnages dont la présence permet à Modesta de se découvrir toujours plus profondément. Ces personnages apparaissent (et disparaissent) au long des années. Il y a les vivants mais il y a aussi les morts avec lesquels Modesta dialogue quand le besoin s'en fait sentir.





Sicile

Ciel et pins de Sicile (photo Jupira)

Dans l'enfance, il y a Tuzzu, l'adolescent qui répond aux questions, se soucie d'elle, est sa première ouverture sur le monde, celui qui se vit comme celui qui se parle. Quand elle est confiée au couvent, elle le perd de vue, mais il ne cesse de l'accompagner, particulièrement lorsqu'elle découvre des aspects du monde qu'il lui avait permis d'entrevoir.
      Au couvent, donc entre 9 ans et 16/17 ans, c'est la mère supérieure, Leonora, qui va occuper une place essentielle mais ambiguë dans sa vie, aimée et détestée. Mais c'est surtout le vieux jardinier, Mimmo, qui voit en elle une princesse et lui donne ses premières leçons de vie, en lui faisant découvrir la "lutte des classes". Lorsqu'elle quitte le couvent, le vieil homme ne sera jamais oublié.
Si Tuzzu, dans sa mémoire, est toujours associé à la mer (espace, liberté, mouvement), Mimmo est l'homme des arbres, des chênes, en particulier, univers du concret, du solide.
     Dans la villa du Carmel, chez la princesse Gaia Brandiforti, elle va vivre avec Beatrice (17 ans comme elle), sa femme de chambre, Luigia, dite Vif-Argent (surnom que lui a donné la vieille princesse, comme elle appelle Béatrice "Pouliche") ; Pietro,  compagnon et "infirmier" en quelque sorte du prince Ippolito, géant massif qui inquiète et tranquillise en même temps. Le prince Ippolito, fils de la princesse, est trisomique (comme sa soeur Tina, mais plus aisé à socialiser). Il y a enfin, le régisseur des domaines de la princesse ("il a tout en main et plein d'hommes qu'il a exercé au fusil, qui protège les domaines", comme le rapporte Béatrice citant le défunt prince, époux de la princesse Gaia ; la traduction le qualifie de "garde-champêtre" ce qui est un joyeux non sens), Carmine Tudia qui sera le mentor de Modesta dans l'apprentissage de la gestion des domaines, son amant, le père de son fils Eriprando, dit Prando. Carmine meurt de maladie au terme d'une vie bien remplie, laissant deux fils, Mattia et Vincenzo, le second fasciste.
Carlo, le jeune médecin milanais (il a 28 ans quand il arrive dans la "famille") socialiste, choisissant le communisme en 1921, lors de la création du parti, qui sera, en quelque sorte, le guide de Modesta dans les méandres du politique, avant de se faire assassiner.


  Au fil des années, les personnages se transforment. Certains meurent sans jamais disparaître, d'autres arrivent. Inès, une très jolie et très sotte infirmière à qui est confié Ippolito qui en tombe amoureux et lui fait un enfant qu'Inès rejettera à sa naissance et qui finit dans les bras de Modesta et de la nourrice, Stella qui a elle même un enfant, N'toni. L'enfant du prince est nommé Jacopo, comme feu le "frère préféré" de la vieille princesse dont la "présence" joue un grand rôle dans les apprentissages de Modesta. Sa bibliothèque servant de base aux réflexions de la jeune femme comme sa collection de tableaux permettra plus tard à la famille de vivre à son gré, grâce à leur vente à l'étranger (New York en l'occurrence).
Béatrice épousera Carlo, aura une fille, Ida, que son père surnommera Bambolina, nom qu'il donnait à sa propre mère, plus tard abrégé en Bambu. Après la mort de Carlo, Beatrice dépérira et sa mort en fera une ombre dans le monde de Modesta, d'autant plus présente, que sa fille en réactive la mémoire. Parfois aussi, la mémoire de la vieille princesse Gaia s'impose, modèle de matriarche que, de gré ou de force, Modesta est bien obligée d'assumer.
Parmi les autres personnages qui jouent un rôle important dans la vie de Modesta, il y a Joyce (au prénom tout aussi antinomique que celui de Modesta). Joyce qui fuit la répression fasciste et devrait partir pour l'Amérique du sud, ce qu'elle ne fera pas. Joyce est rongée de culpabilité pour tout et le reste, spécialement pour être lesbienne. Elle finira (et se mariera...) dans la peau pesante d'un cadre du parti communiste plus préoccupée de résultats électoraux que de changer les mentalités. Pour un lecteur français, le personnage n'est pas sans rappeler Jeannette Vermeersch membre du parti communiste qui, dans les années 1950, tonnait contre l'avortement et la contraception.
Dans les années 1940, alors que Modesta est emprisonnée, elle fera la connaissance de Nina, sa co-détenue. Nina l'anarchiste qui viendra se joindre, avec sa fille Olimpia, à ce qui a presque des allures de clan. Grâce à elle, Modesta connaît Marco avec lequel s'ouvre une autre aventure.



Au bonheur de lire

1. Suivre les aventures de Modesta de son enfance miséreuse à son devenir de princesse, maîtresse de domaines, entourée d'enfants qui grandissent, garçons et filles, avec ou sans parents présents, dans un joyeux mépris des règles sociales, puisque enfants de paysans, de serviteurs, de maîtres (Eriprando et Ida étant tous deux des "héritiers", Prando du prince Ippolito, Ida de sa mère Beatrice Biancaforti) partagent le même espace (la villa Suravita), la même éducation incluant théâtre et musique.
2. cette trajectoire ouvre un vaste questionnement sur la féminité, la "malédiction" qu'en fait la société. Le regard des hommes perpétuellement dévalorisant ; ça commence avec Tuzzu (1909) mais cela se perpétue avec Prando (1945) ; le regard des femmes n'est guère plus amène. Béatrice, par exemple, se désole d'avoir donné naissance à une fille. Victimes, les femmes sont  aussi des "bourreaux" en ce qu'elles reproduisent le "malheur". La mère supérieure du couvent estime que la petite Modesta n'a pas à étudier. L'étude est un domaine masculin. De même qu'elle se réjouit du viol qui la rend impropre sur le marché du mariage, ne lui laissant comme choix que le couvent. Même la généreuse Stella réprimande et réprime la petite Ida, jugeant qu'elle joue trop avec Prando et Jacopo, la traitant de "garçonnasse". Ce poids-là, dont se délivre Modesta, il est l'incipit du roman (qui nous met ainsi en garde : ceci n'est pas un roman naturaliste (ou pas seulement) : "Et voyez, me voici à quatre, cinq ans traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux.[...] Il n'y a que la sueur de l'effort de traîner ce corps dur et la brûlure aiguë des paumes blessées par le bois. Je m'enfonce dans la boue jusqu'aux chevilles mais je dois tirer, je ne sais pas pourquoi, mais je dois le faire."
Grandir (physiquement et intellectuellement) malgré les interdits, contre eux, est la tâche que poursuit le personnage tout au long de sa vie. C'est une tâche ardue qui inclut la violence, contre autrui (en particulier les femmes qui oppriment directement, les "mères" de tous ordres) mais aussi contre soi-même.




Sicile

""L'étendue d'orangers et de citronniers illuminés par mille petites lampes [...] se décolore lentement à la lueur de l'aube" (chap. 94)


3. Pour la mener à bien elle se fabrique des atouts. D'abord avec son corps. Tout enfant, elle découvre que ce corps peut donner du plaisir, que ce plaisir peut être partagé. Elle découvre tout aussi vite que ce corps est vulnérable et qu'il peut engendrer de la souffrance. Le plaisir reste cependant la grande ressource. Tout se passe comme si la jouissance donnait une unité, permettait de prendre conscience de la totalité qu'est le corps, et avec lui l'être. Modesta et ceux qui comptent pour elle sont des personnages dont les sens sont toujours en éveil. Le corps et les sensations sont la vraie mesure de notre rapport au monde, il est à la fois ce qu'il y a de plus intime et de plus extérieur, la profondeur de la surface. Maltraiter le corps réveille toutes les rebellions. Toute sa vie, jusque dans sa vieillesse, Modesta se recomposera à partir de son corps : bains, nage, sommeil, nourriture, sexe puisque le corps de l'autre (femme ou homme) peut (et devraît toujours) être une exaltation réciproque.
Ensuite avec les mots. Les mots qu'il s'agit d'inventorier, de mesurer, de mettre à l'épreuve du réel pour savoir ceux qui peuvent être conservés, utilisés, ceux qui permettent de comprendre et ceux qu'il faut rejeter comme mensongers parce que masquant ou trahissant la réalité ; parfois, il suffit de les redéfinir pour leur rendre éventuellement une utilité. Les échanges verbaux sont aussi importants que les échanges physiques, caresses, sourires, baisers, voire gifles ou coups. Le roman est donc tissé non seulement de réflexions sur le langage et les mots mais aussi de nombreuses conversations où il s'agit de s'éclairer mutuellement sur des événements, des émotions, des idées.
Les livres auront un rôle (et un rôle essentiel) à jouer au fur et à mesure que Modesta en apprend l'usage.
Régulièrement, la narratrice revient sur son entreprise : "raconter". Un des objectifs déclarés est de ne pas laisser s'évanouir le souvenir des êtres aimés, ainsi écrit-elle : "C'est encore la nostalgie qui m'a poussée à fixer ma jeunesse dans ces pages, parce que je ne veux pas que le silence efface les longs cheveux de Beatrice, éclairés par ce soleil qui nous liait de sa chaleur narcotique impossible à retrouver jamais." (chap. 39) Mais, c'est aussi, en inscrivant une vie dans la durée lui donner une cohérence que le vécu ne lui donnait pas, explosé en fragments le plus souvent disparates.
4.  Le projet de Modesta, par certains côtés, semble aussi être celui de l'auteur qui fait du roman une manière de mémorial en insèrant, dans le contexte social, ceux qui ont participé de son enfance et de sa jeunesse, par exemple sa mère, Maria Giudice ; ou plus indirectement, lorsqu'elle donne au jeune médecin milanais, Carlo, le nom de Civardi, nom du premier compagnon de sa mère, père de ses sept frères et soeurs du côté maternel..
Comme d'autres l'ont dit avant elle (George Sand, par exemple), la vie est un roman, et le roman la vie.
L'Art de la joieest un roman aux multiples entrées incitant à des relectures infinies. La narratrice a un usage du temps qui mériterait un regard attentif. Il est au plus près du temps vécu, subjectif d'un individu où des instants se dilatent en chapitres et des mois se rétrécissent en paragraphes. Il est aussi marqué des différences que l'âge introduit dans une vie humaine, dont le "vide" relatif de la vieillesse ; entre 1950 et 1960, moment où Modesta arrête son histoire, il n'y a que huit chapitres. La "vieillesse" étant tout autant une interrogation (quand est-on vieux ? que signifie ce terme ? une réalité ou une nouvelle prison dont il faut s'évader?) qu'un temps en grande partie vide d'événements sinon de jouissances qui font l'objet du dernier chapitre, et dans ces jouissances il y a ce qui est transmis à Carlo, le petit-fils, vingt ans quand elle en a soixante.

Partager la vie de Modesta c'est aussi apprendre à regarder le monde à la fois avec gourmandise (tout est bon à prendre) et méfiance, non pas dans un sens négatif, pour se mettre en retrait, mais au contraire pour en saisir toutes les dimensions, en particulier, celles dans lesquelles on se laisserait volontiers piéger, par exemple le bonheur d'écrire ou celui de soulever les foules par sa parole, au prix d'un affadissement certain de  ses convictions, ou plus dangereusement encore par goût d'influencer, ce qui semble au personnage la plus impardonnable des fautes.
Ce roman inépuisable est aussi une réflexion sur l'esthétique, sur l'écriture, sur le rapport de l'individu et du social et chaque relecture ouvre de nouvelles portes vers de nouvelles inerrogations.




A lire
: un article de La Conversation, 21 mai 2024, qui emprunte à France culture un petit film biographique, rapide et clair.
Les articles publiés sur En Attendant Nadeau.



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