Fictions, Jorge Luis Borges, 1944 / 1957
|
||
| Fictions (Ficciones) est un recueil de
nouvelles publiées en plusieurs étapes. D'abord huit nouvelles,
prépubliées dans la revue Sur,
rassemblées en un volume, en 1941, sous le titre Le Jardin aux sentiers qui bifurquent ;
puis six nouvelles y sont ajoutées, en 1944, sous le sous-titre de
"Artifices", l'ensemble s'intitulant alors Fictions. C'est cet ensemble que,
dès 1946, Roger Caillois envisage de traduire avec l'aide de Paul
Verdevoye et Nestor Ibarra.
Ce sera chose faite en janvier 1952 et Fictions entre dans la
collection "La Croix du sud" que dirige Caillois pour Gallimard. Lors d'une nouvelle édition, en 1956, Borges ajoute trois nouveaux textes à la seconde partie. C'est l'ensemble de ces 17 textes précédés, pour chacune des parties, par un prologue que propose toujours Gallimard, en Folio. |
![]() Jorge Luis Borges, 1943. Photo Gisèle Freund. |
L'écrivainIl naît le 24 août 1899 à Buenos Aires. Son père, Jorge Guillaume (1874-1938), comme sa mère, Leonor Acevedo (1876-1975) appartiennent à des familles dont la généalogie est illustre. Les ancêtres ont participé à la conquête de l'Argentine, comme pour les générations plus récentes à la guerre de l'indépendance. De sa grand mère paternelle qui est anglaise, il hérite son bilinguisme précoce, mais aussi la cécité, héréditaire semble-til, qui le frappera plus tard, comme elle a frappé son père.C'est une enfance choyée, partagée avec sa jeune soeur, Leonor Fanny dite Norah (née en 1901), placée sous le signe de la littérature. Il entre à l'école à 9 ans, mais il s'est mis à écrire l'année précédente. En 1914, la famille (parents, enfants et grand-mère maternelle) s'embarquent pour l'Europe dans le but de consulter un célèbre ophtalmologiste, la cécité du père commençant à se manifester. C'est la guerre, la famille se réfugie à Genève, où meurt la grand mère. Jorge va poursuivre ses études en français. Il va aussi profiter de ce séjour pour apprendre l'allemand. En 1919, la famille part pour l'Espagne. Séjourne un certain temps à Barcelone, puis s'installe à Palma de Majorque, ensuite ce sera Séville et enfin Madrid. Borges, durant tous ces séjours noue des relations d'amitié avec de jeunes poètes, écrivains. Il publie et Norah dessine. Les principales revues d'avant-garde leur ouvrent grand leurs portes. En 1921, tout le monde est de retour à Buenos Aires, ce qui ne semble guère agréer au jeune homme. Il s'efforce de diffuser les idées de l'avant-garde artistique dont il s'est imbibé en Espagne (ultraïsme). Il publie, à compte d'auteur, un premier recueil poétique, Ferveur de Buenos Aires (1923). Puis il publie des recueils d'essais. Il traduit aussi. La traduction occupera, toute sa vie, une part importante de ses activités. Il fait un nouveau voyage en Europe (1925). En 1930, il publie Evaristo Carriego, essai sur le poète (1883-1912) qui avait été un ami de son père. En 1931, il participe au lancement de la revue Sur dont il sera pendant trois décennies l'un des plus solides piliers. Il écrit beaucoup et publie toujours. En 1937, il devient bibliothécaire d'une bibliothèque municipale de la banlieue. Il s'y ennuie beaucoup, affirme-t-il "Je restai dans mon emploi à la bibliothèque environ neuf ans. Pendant ces neuf années je fus horriblement malheureux." (Essai d'autobiographie). De ses années si actives, l'auteur d'un Essai d'autobiographie (dicté en anglais, à New-York, en 1970) garde un souvenir mitigé "je constate que je n'ai guère de sympathie pour ce jeune homme pédant et assez sentencieux que j'étais alors. Les amis de cette époque, quoiqu'il en soit, me sont restés très présents et très chers" (Folio, traduction de Michel Seymour Tripier, Folio, 1992). |
||||||
| En
1946, au moment où Perón accède au pouvoir, Borges est renvoyé de sa
bibliothèque. Commence pour lui une vie de professeur de littérature
anglaise et de conférencier
: "Non seulement j'ai fini par gagner beaucoup plus d'argent qu'à la
bibliothèque, mais je pris plaisir à mon travail et j'y trouvai ma
justification" (Essai d'autobiographie) Et l'écriture continue malgré la progression de la cécité. Il publie Aleph en 1949. En 1955, Perón est destitué. Le nouveau gouvernement nomme Borges à la direction de la Bibliothèque nationale. Il remarquera, avec l'humour qui est le sien, l'ironie du sort qui lui confiait tant de livres qu'il ne pouvait plus lire. il assurera aussi des cours à l'université. Il publie très régulièrement des essais, des poèmes (depuis sa cécicté sa préférence va aux formes fixes plus faciles à mémoriser et se prétant à être, comme il dit, des "brouillons oraux") et son dernier livre de contes, Le Livre de sable, en 1975. En 1984, il donne son accord pour la publication de ses Oeuvres complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, publication à laquelle il collabore, en particulier en la fournissant d'inédits. En publiant Fictions en français, en 1952, Caillois avait ouvert l'oeuvre à ses répercussions internationales. Avec la publication en Pléiade, c'est comme si, d'une certaine manière, la littérature française adoptait définitivement Borges comme l'un de ses écrivains. Jorge Luis Borges s'éteint le 14 juin 1986, à Genève.
|
|||||||
![]() Première de couverture de la première édition de Fictions, en français, Gallimard, coll. La Croix du sud, 1952 |
L'oeuvrecompositionIl s'agit d'un recueil de nouvelles, souvent très courtes (en moyenne, elles ne dépassent pas 10 p. dans le Gallimard Folio), organisées en deux parties : "Le jardin des sentiers qui bifurquent" (8 nouvelles aux titres énigmatiquues : Tlön Uqbar Orbis tertius, L'Approche d'Almotasim, Pierre Ménard auteur de Quichotte, Les Ruines circulaires, La Loterie de Babylone, La Bibliothèque de Babel, Examen de l'oeuvre d'Herbert Quain, Le Jardin aux sentiers qui bifurquent), et "Artifices" (9 nouvelles : Fuenes ou la mémoire, La Forme de l'épée, Thème du traître et du héros, La Mort et la boussole, Le Miracle secret, Trois versions de Judas, La Fin, La Secte du Phénix, Le Sud). Chacune de ces parties est précédée d'un prologue relativement didactique puisque fournissant des éléments de réflexion au lecteur relatifs aux textes qui lui sont proposés. Inutile d'ajouter que ce "didactisme" n'a rien à envier en terme d'énigmes aux oeuvres proposées.La distribution en deux parties masque la réalité de la composition puisque les trois dernières nouvelles (La Fin, La Secte du Phénix et Le Sud) n'ont été intégrées au recueil que dans une édition de 1956. Toutefois, le second prologue en rappelle la réalité puisqu'il est composé de deux parties datées : 1944 et "Post scriptum de 1956" Dans son premier prologue, Borges juge sa dernière nouvelle, Le Jardin..., "policière" et les autres "fantastiques". Il précise, par ailleurs, qu'il est plus intéressant d'imaginer des livres déjà écrits, à résumer ou à commenter, que de les écrire vraiment, et se donne pour modèle Carlyle et Butler. Deux écrivains maniant l'ironie en maîtres. Et de fait, nombre de ces nouvelles sont des analyses, extrêmement précises, d'oeuvres imaginaires, ainsi de la bibliographie de Pierre Ménard, de son statut de poète mondain qui évoque, de manière à la fois cryptée et évidente, le milieu littéraire français des années 1920-30. Le second prologue donne deux indications. Un, se méfier des apparences, tout récit est à examiner avec suspicion, tout récit est, par principe, énigmatique ; par exemple, là où le récit donne des toponymes français, il faut reconnaître, comme en surimpression, un monde argentin (La Mort et la boussole). Deux, ne pas perdre de vue que la littérature est toujours affaire de dialogues entre des textes, d'où la liste de noms (Schopenhauer, etc.) qui clot ce dernier prologue. Si la première partie est sous le signe de la littérature, la seconde est hantée par la mort, et sa nouvelle policière (La Mort et la boussole) en noue les deux fils, le piège mortel se refermant sur le personnage, lecteur emporté par la surinterprétation. Rédaction et publicationLe récit le plus ancien est L'Approche d'Almotasim qui date de 1935. |
|||
| Dans son Essai d'autobiographie,
Borges en écrit que c'était "à la fois un canular et un pseudo-essai.
Elle [l'histoire] prétendait être la critique d'un livre publié pour la
première fois à Bombay trois ans auparavant. J'attribuai une imaginaire
seconde édition à un véritable éditeur, Victor Gollancz, et sa préface
à un écrivain réel, Dorothy L. Sayers. Mais l'auteur et le livre sont
pure invention de ma part. Je donnais dans ma critique, le sujet et les
détails de quelques chapitres — empruntant à Kipling et faisant
référence à Farid-ud-Din Attar, un mystique persan du XIIe
siècle — et
je signalai ensuite minutieusement les faiblesses du livre" Et il
conclut, à fort juste titre, "Il est possible que j'ai été injuste avec
cette histoire ; il me semble aujourd'hui qu'elle annonçait et même
qu'elle fut le modèle de tous les contes qui pour ainsi dire
m'attendaient et sur lesquels se fonda ma réputation d'auteur de
nouvelles". Vient ensuite Pierre Ménard... rédigé après l'accident de 1938. Borges se blesse à la tête. La plaie s'envenime, il va passer trois semaines de fièvre et de délire et sort de là persuadé qu'il ne pourra plus écrire. Il entreprend alors d'imaginer ce qu'il n'a jamais tenté, un récit en prose (parce qu'un échec l'inquiéterait moins pouvant être attribué au manque de pratique et non à la perte réelle de ses moyens), une nouvelle (jusqu'à présent il n'a écrit que des textes poétiques et des essais). Le résultat le satisfait et il va récidiver. Il invente ainsi une forme nouvelle à la fois poème et essai. Le terme "essai" pouvant s'entendre sur deux plans, celui du jeu : écrire sous forme d'essai l'histoire d'une écriture imaginaire, "faux essai" donc, mais vrai aussi puisque toutes les histoires induisent chez le lecteur des réflexions d'ordre philosophique, voire métaphysique. |
||||
Des histoires à rire et à frémirSi l'on oublie (c'est, il est vrai, assez difficile) la somme critique démultipliée qu'ont engendré les écrits de Borges, restent des histoires dont l'invraisemblance va de pair avec une logique imperturbable, une logique qui relève des purs jeux avec les mots. Au bout du récit, le lecteur, en général, quelque peu abasourdi, éprouve souvent l'envie d'éclater de rire tant il a l'impression qu'il a été joué, et de belle manière. La duplicité est partout. Non seulement dans les récits, souvent à double fond, et souvent, bien plus encore ; dans les personnages, par exemple dans La Forme de l'épée, le conteur raconte une histoire, du point de vue de l'autre, qui in fine se révèlera être la sienne, ou bien encore, dans La Mort et la boussole, la victime et l'assassin portent le même nom (Rouge/ écarlate, couleur du sang) sous une apparence différente, Lönnrot et Red Scharlach. Chacun piègeant l'autre, mais un seul gagnera vraiment, à un jeu qui est aussi celui de la vie et de la mort, de la haine.Mais la duplicité est aussi dans la narration. Borges mêle avec constance dans ses constructions imaginaires des éléments empruntés au monde réel qui l'environne, qu'il s'agisse de ses amis (par exemple, Bioy Casarès est mis à contribution dans le premier récit, Tlön Uqbar Orbis tertius), de ses lectures, du monde qui l'entoure. Comme rien n'indique le changement de registre, le lecteur se perd dans ces mutliples références dont il est souvent bien en peine de départager réel et inventé. Les frontières entre réel et imaginaire deviennent poreuses. Le monde de Tlön, totalement imaginaire (et doublement puisqu'inventé par un narrateur qui imagine Tlön et ses inventeurs "une société secrète [...]" composée de savants et de poètes (Il en énumère dix catégories) "dirigés par un obscur homme de génie") ; ce monde imaginaire vient contaminer le monde réel et le transforme. Un post-scriptum de 1947 (se rappeler que le recueil est publié en 1941) explique la création de Tlön par une société secrète au XVIIe siècle, laquelle, naturellement, a inventé la société secrète inventant Tlön, elle-même perpétuée jusqu'à nos jours. |
![]() Alberto Breccia (1919-1993), illustration pour La Forme de l'épée. |
|||
| Dans Les Ruines ciculaires,
c'est une homme qui veut créer à partir d'un rêve et qui finit par
découvrir qu'il est lui-même "rêvé", ce qui n'est pas sans rappeler
l'apologue taoïste sur Zhuang Zi et le papillon . Le temps et l'espace cessent d'être des catégories stables. L'espace s'élargit à l'infini comme dans la Bibliothèque de Babel ou se réduit à presque un point, un lit d'hôpital qui est peut-être une route de campagne ou inversement (Le Sud). Les mondes que créé le poète (rappelons que le mot "poète", via le latin, procède du grec "poietes", déverbal de "poiein" — fabriquer, créer. Le poète est d'abord l'inventeur) sont à la fois divers et semblables. Divers car ieur géographie les éparpille aux quatre vents de la planète, d'Argentine en Irlande, d'Inde en France (la Nîmes de Pierre Ménard), du Brésil en Uruguay, de Prague à Babylone (ce qui ajoute à l'extension dans l'espace, l'extension dans le temps) ; semblables, car ils se construisent tous aux confins du vraisemblable et de l'inouï, du rêve et de la veille. Semblalbles aussi car ils mettent tous en jeu des questions essentielles sur la vie, la mort, le temps, la haine, l'amour, le courage et la lâcheté, et toujours la duplicité. Car l'homme est une créature complexe, et surtout une créature perplexe. Si l'embrouillamini dans lequel Borges jette son lecteur conduit souvent au rire, parce que ce sont des jeux dans lesquels il s'égare (qui est qui ? qui est quoi ?), ou dont, parfois, il pense avoir trouvé la clé. Ainsi du "secret" détenu par la secte du Phénixc, dont l'énigme pourrait bien être tout entière contenue dans le mot de "Phénix" lui-même, l'oiseau qui renaît de ses cendres, toujours le même et toujours autre. Si le lecteur connaît Segalen, il pense alors à ce vers de "Aux dix mille années" : "L'immuable n'habite pas vos murs, mais en vous, hommes lents, hommes continuels." Le "secret" est donc celui de la reproduction, de la sexualité. Le conte en devient très amusant. |
![]() Alberto Breccia, illustration pour La Mort et la boussole |
|||
| Mais c'est aussi un univers de la violence et de la
cruauté, non seulement parce que rien n'y est vraiment stable, mais
parce que les morts s'y accumulent, et que ce qui peut paraître jeu
dans le roman policier, n'est au bout du compte que la seule certitude
humaine. La Loterie de Babylone rappelant que le sort des humains est une affaire de hasards, plus souvent malheureux qu'heureux. Les trois derniers textes, sur ce plan, rappelant que tout finit, et que toute mort est violente, celle du héros (ou cru tel), Martin Fierro (La Fin) ou celle du jeune homme, Juan Dahlman (Le Sud), tous deux tombant dans une rixe au couteau. Le dernier personnage se ressent "comme si deux hommes existaient en même temps. Celui qui voyageait dans un jour d'automne et dans la géographie de son pays et un autre, enfermé dans une clinique et soumis à de méthodiques servitudes". Cette double mort, réelle et rêvée (mais laquelle est laquelle ?) ne laisse qu'une seule certitude : la mort est bien ce qui définit l'humain. Les 17 nouvelles de Fictions entraînent le lecteur dans un monde violent et brutal, essentiellement masculin, même si un certain nombre de nouvelles sont dédiées à des femmes. Brutalité et violence qui, toutefois, restent dans l'ordre de l'abstraction, voilà pourquoi elles peuvent aller de pair avec le rire et l'ironie. |
||||
A consulter : un article d'Annick Louis, "Le continent Borges" (mai 2025) sur la difficulté d'élaborer une bibliographie de l'oeuvre de Borgès. Trois Magazine littéraire, novembre 1988, mai 1999 et juin 2012
|