Persuasion, Jane Austen, 1817 (posthume)

coquillage


Persuasion est le dernier roman de Jane Austen. Il n'est publié qu'après sa mort, en 1818, par les soins de son frère Henry qui le publie en même temps que le premier, Northanger Abbey, écrit dans les années 1790 et resté inédit. Il les fait précéder d'une préface où il lève l'anonymat de l'auteur, respecté jusqu'alors.
Le roman a été rédigé entre le 8 août 1815 et le 6 août 1816  affirme Cassandra, la soeur aînée de Jane, dans un Memorandum rédigé en 1817.
Le roman est adapté (plutôt que traduit) en français, dès 1821, sous le titre La famille Elliot ou l'ancienne inclination par la baronne de Montolieu. Au XXe siècle, les traductions se sont multipliées, dont celle de Jean-Paul Pichardie pour la Pléiade (2013) ou de Pierre Goubert (1930-2020) pour Folio (2011) ou encore de François Laroque pour le livre de poche (2022).



l'auteur

      Jane Austn, est née le 16 décembre 1775 à Steventon, un petit village (autour de 200 habitants) au nord du Newhampshire. Son père est un homme d'Eglise, recteur de la paroisse. La famille n'est guère riche, quoique de bonne naissance ; il faut dire que Jane est le septième enfant d'une fratrie de huit. Cette fratrie va jouer un grand rôle dans la vie de l'écrivain. Dans l'ordre : James (1765-1819) qui devient clergyman ; George (1766-1838) est lourdement handicapé et confié à une famille d'accueil ; Edward (1767-1852), adopté par des cousins sans enfant dont il est l'hértier et dont il prendra le nom, il devient propriétaire terrien, disposant d'une fortune conséquente ; Henry (1771-1850) va avoir une carrière quelque peu chaotique ; après avoir été banquier et fait faillite en 1816, en entraînant ses frères dans des difficultés financières, il finira clergyman, ordonné pasteur en 1817 ; Cassandra (1773-1845), très proche de sa jeune soeur toute sa vie ; Francis (1774-1865) fait une brillante carrière dans la marine et finit amiral ; Charles (1779-1852) est lui aussi officier de marine avec une carrière presque aussi brillante que celle de son aîné.
     La famille vit à Steventon ; les garçons font tous des études ; les deux jeunes fille sont envoyées en pension entre 1782 et 1786. Sans doute doivent-elles revenir à la maison faute d'argent, mais la bibliothèque du père est de bonne tenue, et non seulement on lit, mais on partage des opinions, des points de vue, des idées. Jane Austen a lu tout ce qui pouvait compter à son époque, romans, essais, poésie, théâtre (qu'elle appréciait beaucoup.) Elle commence à écrire très tôt, sans doute à la fin des années 1780, des écrits qu'elle a réuni plus tard dans trois carnets désignés sous le titre Juvenilia (1787-1793).
En 1893, Jane Austen entreprend un roman épistolaire sous le titre de Lady Suzan ; celui-ci achevé, elle se lance dans Elinor and Marianne, ce qui deviendra ensuite, retravaillé, Sense  and sensiblilty.
      A la fin de l'année 1795, Jane vit son idylle. Le jeune homme s'appelle Tom Lefroy. il a vingt ans lui aussi, et à en croire les lettres à Cassandra, l'idylle s'épanouit dans le plaisir, mais la famille y met un hola : on renvoie le jeune homme en Irlande, il ne peut être question d'un mariage entre deux partis aussi pauvres l'un que l'autre.
Jane Austen s'attaque à un second roman, Pride and prejudice qu'elle intitule alors First impressions. Elle le lit à sa famille, et le père va tenter, sans succès, de le faire publier. C'est en 1798 que Jane se lance dans ce qui deviendra Northhanger Abbey (titre probablement imaginé par son frère Henry) qu'elle intitule Suzan. Lorsqu'il est terminé, Henry s'entremet pour le vendre à un éditeur qui l'achète (10 livres) et l'oublie sans doute dans un tiroir. Jane Austen aura bien du mal à le récupérer et n'y parviendra qu'en 1816 en remboursant les dix livres payés à l'origine.




Jane Austen

Portrait de Jane Austen par sa soeur Cassandra, 1810


     En 1800, bouleversement dans la famille, le père décide d'abandonner Steventon (il laisse la cure à son fils James) et d'aller s'installer à Bath, station thermale alors en vogue. Peut-être, ce changement a-t-il perturbé Jane, toujours est-il qu'elle n'écrit plus. L'événément marquant, si l'on peut dire, sera en 1802, une demande en mariage venant du frère d'amies, Harris Bigg-Wither ; c'est un bon parti, mais après avoir accepté dans un premier temps, elle refuse finalement.
     Le père meurt en 1805 laissant les trois femmes de la famille quasiment démunies. Les frères vont se cotiser pour leur assurer un revenu minimum et, en 1806, Mme Austen, Cassandra et Jane déménagent à Southampton pour vivre auprès de Francis.
La situation s'améliore en 1809, lorsqu'Edward offre à sa mère et ses soeurs la jouissance d'une maison à Chawton. Jane reprend ses textes et son frère Henry qui habite alors à Londres s'entremet auprès d'un éditeur qui accepte de publier Sense and sensibility (Le Coeur et la raison) qui paraît en 1811. Le lvre a un succès suffisant pour que l'éditeur accepte Pride and préjudice (Orgueil et préjugé). Il est publié en janvier 1813, et cette fois-ci c'est un succès (critique et public). Pendant ce temps, elle travaille à Mansfield Park. Si l'éditeur est réticent, les lecteurs ne le sont pas
La romancière travaille sur Emma qu'elle achève en mars 1815. Le livre paraîtra en décembre avec une dédicace au prince régent (futur George IV) selon les désirs de celui-ci. Il faut croire que la renommée de l'écrivain  se répandait (et que l'anonymat était relatif) pour que le souverain se soit senti flatté d'obtenir cet hommage. Pourtant l'accueil critique des oeuvres est souvent tiède, et ce n'est que progressivement, au cours du XIXe siècle, que l'écrivain va s'imposer comme une grande voix de la littérature anglaise.  Lorsqu'elle termine Persuasion, en 1816, elle commence aussitôt un nouveau roman, Sanditon, mais elle tombe malade, déménage avec Cassandra à Winchester pour être plus près du médecin qui l'a prise en charge et elle meurt le 18 juillet 1817. Elle est inhumée dans la cathédrale de Winchester. Il semble que ce soient les efforts de Henry qui aient obtenu une sépulture aussi notable pour l'honneur de la famillle, bien davantage que pour les talents de l'autrice.
Si Jane Austen a passé l'essentiel de sa vie à écrire, elle n'en a pas moins été très attentive à sa famille, à ses nombeaux neveux et nièces. Elle a été une femme très entourée.



jane Austen 1869

A partir du dessin de Cassandra, en 1869, James Edward Austen-Leigh, neveu de l'écrivain, commande un portrait à James Andrews, un artiste de Maidenhead, pour son livre Un Mémoire sur Jane Austen publié en 1870. Il est à l'origine de tous les portraits de l'autrice.




illustration

Charles Edmund Brock (1870-1938), Persuasion, 1898

Le roman

       Ce dernier roman dont on ignore si le titre est bien celui qu'aurait choisi Jane Austen qui, dans ses échanges avec sa soeur Cassandra, parle toujours "des Elliot", a une tonalité un peu différente des précédents bien que l'intrigue en soit, en gros, similaire. Anne Elliot est une jeune femme de 27 ans (autant dire à la limite du "marché matrimonial") qui retrouve, huit ans après, le garçon (Frederick Wentworth) auquel elle a été fiancée un court moment avant de rompre sur les conseils de sa marraine, Lady Russel. L'amour renaîtra-t-il ou non ? Voilà l'intrigue.
Le récit se  déroule sur quelques mois entre 1814 et 1815 (à un moment de paix entre l'Angleterre et la France, ce qui explique la présence des marins à terre), en grande partie l'automne (saison fortement symbolique) mais se termine à la veille du printemps. Il occupe deux volumes de 12 chapitres chacun. La première partie se déroule à la campagne et la seconde, à Bath, station thermale alors fort à la mode.
Le déroulement de l'histoire donne au lecteur le sentiment que l'écrivain procède par accumulation de couches de personnages donnant accès à des univers différents et permettant in fine une vision de la société anglaise d'alors tout aussi précise que subtile.
La famille Elliot
Elle commence avec la famille Elliot. Elle est composée du chef de famille, Sir Walter Elliot, lequel est identifié par ses terres et son titre. Il est veuf, extrêmement dépensier, incapable de gérer sa fortune qui va à vau-l'eau depuis la mort de sa femme, 14 ans avant le début du récit. Il a trois filles. L'aînée, Elisabeth (29 ans) est la digne fille de son père, imbue de sa naissance, vaniteuse, obsédée par les apparences. La cadette, Mary, a épousé un hobereau du voisinage, a deux enfants, et tous les défauts de la famille (narcissisme, égocentrisme que la maternité n'a pas atténué). Reste la puînée, Anne, plus sensée que le reste de la famille mais regardée avec condescendance par les autres. La situation financière  a atteint un tel stade que Sir Walter doit se résoudre à louer son château et à se retirer à Bath pour y mener une vie moins dispendieuse.
Dans l'entourage de la famille, il y a M. Shepherd, homme de loi, qui conseille Sir Walter et qui est nanti d'une fille, Mme Penelope Clay, devenue l'amie inséparable d'Elisabeth. L'autre amie de la famille est lady Russel, autrefois très proche de l'épouse de Sir Walter, qui continue à s'intéresser à ses filles, particulièrement à Anne, dont elle est la marraine. Lady Russel, quoique plus intelligente et ouverte que Sir Walter, n'en partage pas moins la plus grande partie de ses préjugés. C'est elle qui a persuadé Anne de rompre ses fiançailles avec un garçon sans fortune, sans relation, donc, à ses yeux, sans avenir.
Il faut aussi compter dans cette famille, le lointain cousin de sir Walter, William Walter Elliot, qui sera l'héritier du titre et du domaine selon les lois en vigueur (ou la coutume). Les femmes sont exclues de l'héritage, celui-ci va au plus proche parent masculin. Si le jeune homme paraît bien sous tous rapports, courtois et bien élevé, il n'en cache pas moins de bien graves défauts.


l'accident

Hugh Thomson (1860-1920), l'accident de Louisa "Looking on her with a face as pallid as her own" (la regardant avec un vissage aussi pâle que celui de la jeune fille , traduction Jean-Paul Pichardie) , 1897.

La famille Musgrove
dans le village voisin, Uppercross, réside la famille dans laquelle Mary s'est mariée. Il s'agit d'une grande famille nantie de deux filles, Louisa et Henrietta, et d'une ribambelle d'autres enfants. Leur fils aîné, Charles (héritier donc du nom et des terres) a épousé Mary après avoir tenté sa chance auprès d'Anne. Ils ont deux garçons, dans le genre petits diables. Les Musgrove ont eu aussi un fils, Richard, "très déréglé et incorrigible", qui s'était engagé dans la marine y a trouvé la mort et dont Wentworth a été le capitaine. C'est une famille sociable, sans préjugés, "[...] de très braves gens. Bienveillants et hospitaliers, sans beaucoup d'éducation et sans aucune élégance" en dit le narrateur. Henrietta est courtisée par un cousin, Charles Hayter, peu riche mais auquel ils donnent volontiers leur bénédiction.
Anne est toujours bien accueillie chez eux et s'y sent profondément à l'aise, même si une légère pointe de jalousie se manifeste lorsque le capitaine Wentworth apparaît et que les jeunes filles papillonnent autour, ce qui semble le ravir.
Les Cobb
l'amiral Cobb et son épouse, Sophia, louent le château de Walter Elliot. Sophia Cobb est la soeur aînée de Frederick Wentworth. C'est un couple uni, agréable à vivre, prompt à nouer des liens avec le voisinage. Ils ont un comportement tout à l'opposé de celui de sir Walter, et les relations dans le couple sont fondées sur le respect et l'égalité. Sophia Cobb a suivi son mari en mer, elle conduit leur voiture tout autant que lui, et il tient compte de toutes ses opinions. Ils sont, pour Anne, un modèle bien différent de celui proposé par sa classe sociale.
La famille Harville
Le capitaine Harville est un ami très proche de Frederick Wentworth. Il a quitté le service à la suite d'une blessure dont il se remet mal et s'est installé avec sa famille à Lyme Regis, une petite ville côtière où la vie est peu chère.  Accueillant et généreux, il héberge son ami, le capitaine James Benwick en deuil de sa fiancée, Fanny, la soeur de Harville.

D'autres personnages croisent la route de l'héroïne, en particulier, une ancienne compagne de pension, de trois ans son aînée, qu'elle retrouve à Bath dans une situation difficile. Elles ne se sont pas vues depuis douze ans, et ces douze années ont été  cruelles pour Mme Smith qui est devenue "une pauvre veuve, infirme et sans défense". Le personnage a une importance quant à l'intrigue puisqu'elle va assurer un certain nombre de révélations, mais aussi dans la détermination d'un contexte socio-économique puisque elle tire ses revenus de propriétés aux Antilles héritées de son mari.



A quoi prend-on plaisir en lisant Persuasion ?

     D'abord, bien sûr, à l'humour. Le roman commence par la présentation de Sir Walter Elliot épinglé par le regard à la fois sarcastique et amusé du narrateur. L'humour du narrateur n'est jamais agressif, mais il souligne, fort discrètement par ailleurs, systématiquement les "facilités " de comportements, de discours, la soumission des personnages aux conventions. La famille Elliot sur ce plan-là se distingue, mais les habitués de Bath tout autant, dont les soucis, au féminin, relèvent de la mode, et au masculin, de faire "bon effet". Sous ce regard caustique, l'écrivain souligne aussi les changements qui affectent la société dans laquelle le groupe social référent pendant très longtemps avait été la "gentry", cet ensemble de propriétaires terriens qui donnait le ton. Il est maintenant incapable d'assumer ses responsabilités, tournant en rond dans la célébration de lui-même ou comme l'héritier de Sir Walter ne se préoccupant que d'augmenter sa fortune et son statut social.
      Mais, un autre groupe prend de plus en plus d'importance, celui des hommes qui changent le monde, ici, en l'occurrence, la marine (Royal Navy). Dans d'autres romans, apparaissent des commerçants. Aux yeux de Sir Walter et de ses pareils, le défaut des officiers de marine est qu'ils sont "de naissance obscure" et vont "se distinguer de manière indue". Le roman rappelle discrètement, à travers l'évocation de Dick, mort en mer, et du capitaine Harville, blessé, que la vie des marins, par ces temps de guerre, est particulièrement dangereuse. En compensation, ils peuvent, comme le capitaine Wentworth, asseoir leur fortune sur les prises de guerre (ce qui demande énergie, courage, voire audace) et monter en grade. Jane Austen savait de quoi elle parlait puisque deux de ses frères pouvaient témoigner de ce parcours.
La particularité de ce nouveau groupe social est la solidarité qui unit ces hommes, leur capacité à voir dans les femmes leurs égales, à reconnaître leurs qualités et leurs forces comme il advient progressivement à Frederick reconnaissant qu'il s'est trompé sur Anne, l'ayant toujours jugée faible et soumise  à l'influence familiale (d'où le titre, Persuasion), pour découvrir qu'en réalité, elle est la seule personne efficace en temps de crise, par exemple, lors de l'accident de Louisa.




Bath

Bath (peinture du début du XIXe siècle)


Un autre aspect du roman qui tient le lecteur (et la lectrice, naturellement) en haleine est le cheminement psychologique des deux principaux protagonistes, Anne et le capitaine Wentworth. Ils ont tous les deux commis des erreurs dans leur jeunesse, elle en se laissant convaincre de renoncer au jeune homme qu'elle aimait par soumission à son environnement, par manque de confiance en elle, et lui, pour n'avoir pas su comprendre la douleur qu'avait provoqué une décision qui blessait tous ses sentiments et lui avoir prété un comportement de classe bien loin de ce qu'elle était. Son orgueil avait fait le reste en l'empêchant de se rapprocher d'elle alors qu'il l'aurait pu dès 1808, comme il l'avoue finalement. Elle va donc apprendre à se faire confiance, à assumer ses propres décisions (et à les imposer à ceux qu'elle aime comme lady Russel comme à ceux qu'elle n'aime guère comme son père) ; lui, va mieux mesurer les qualités d'une jeune femme qui pourra être non une épouse, mais une compagne, comme sa soeur Sophia avec l'amiral ou l'épouse de Harville. Ces jeunes gens, Henrietta avec son pasteur, Charles Hayter, Louisa avec le capitaine Benwick, Anne et Frederick ouvrent la voie à un autre monde, un monde dont ils sont les créateurs et non les héritiers, une fin heureuse, en somme, dont le narrateur affirme que la conclusion s'appuie "sans doute" "sur une morale défectueuse" mais "fondée en vérité". Si la morale est défectueuse c'est bien qu'elle n'obéit plus aux traditions mais impose son optimisme aux ascendants (c'est le cas d'Henrietta et de Charles) ou rompt symboliquement avec eux, ce qui est le cas de Anne, désolée de ne pouvoir offrir à Frederick une famille accueillante.
Persuasion est de tous les romans de Jane Austen celui qui sort de l'univers lisse et protégé d'un monde voué à la répétition qui séduit tout autant, par ailleurs, dans ses autres romans. Par là même, il est porteur d'un optimisme plus stimulant que les autres.




A lire
: une étude sur la nomination dans le roman "Noms, étiquette(s) et identités dans Persuasion, de Jane Austen", Marie-Laure Massei, 2014.



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