24 novembre 1394 : Charles d'Orléans

coquillage




lettrine Charles d'Orléans
Cliquez sur l'image pour la voir plus grande

Lettre historiée représentant Charles d'Orléans recevant l'hommage d'un vassal

Le prince : une vie difficile

L'avantage des poètes qui sont princes, c'est que leur vie est bien connue. Les historiographes, les chancelleries, les notaires ont participé à la transmission de ces savoirs. Ce n'est pas le cas des autres quand on remonte aussi loin dans le temps, ainsi de Villon, son contemporain, nous ne savons presque rien.
Neveu du roi Charles VI (dont son père, Louis d'Orléans, est le frère) qui est aussi son parrain, cousin de Charles VII (qui devient roi en 1422), père de Louis XII, Charles a pour mère Valentina Visconti, fille du duc de Milan et pour grand oncle, Jean de Berry. C'est sa mère qui l'élève, loin de Paris où il est né, dans une atmosphère lettrée.
En 1406, il est marié à Isabelle de France, sa cousine germaine, fille de Charles VI (elle a 16 ans et déjà est veuve, lui n'en a qu'à peine 12). Un an après, en 1407, son père est assassiné à Paris. Le meurtre a vraisemblablement été commandité par le duc de Bourgogne, Jean sans peur, qui sera lui-même assassiné en 1419. En 1408, c'est sa mère qui décède, à 38 ans. Charles a 14 ans, le roi l'émancipe et il devient à la fois le chef du parti des Armagnacs (ceux qui soutiennent le roi de France contre l'Angleterre alliée avec les Bourguignons) et le seigneur de vastes terres.



En 1410, sa jeune épouse meurt en couches en lui laissant une petite fille, Jeanne, dont il signe le contrat de mariage la même année avec Jean II, comte d'Alençon. Le mariage sera célébré en 1423.
La même année encore, il épouse Bonne, fille du comte d'Armagnac et petite-fille de Jean de Berry. Il mène la vie d'un chevalier, guerroyant contre les Bourguignons, et accompagnant le roi de France dans ses combats contre les Anglais. Ce que nous appelons la guerre de cent ans est en cours depuis déjà longtemps.
En 1415, le 25 octobre, a lieu la bataille d'Azincourt. Charles y est blessé, abandonné sur le champ de bataille, capturé par les Anglais qui le conduisent, prisonnier, en Angleterre, en attente d'une rançon. Pendant cette captivité, qui va durer 25 ans (parce que le montant de la rançon était si élevé qu'elle ne put être réunie plus tôt), le prince va aller de "prisons" en "prisons" avec parfois des geôliers peu amènes et parfois, comme dans le château de Wingfield, chez le comte de Suffolk, en 1432, des hôtes plus que des geôliers. Mais aussi courtois soient ses hôtes, il n'en reste pas moins prisonnier, éloigné des siens. Sa fille, Jeanne, et sa femme, Bonne, mourront pendant cette absence.
Il ne retrouve la France qu'en 1440 et épouse la même année, Marie de Clèves qui a 14 ans (elle est née en 1426). Ils auront trois enfants : Marie (née en 1457), Louis (né en 1462) qui deviendra roi de France sous le nom de Louis XII, Anne (née en 1464).
Charles monte une expédition en 1447-48 pour revendiquer l'héritage maternel en Italie, mais elle se solde par un échec. Il finit sa vie, dans ses terres, le plus souvent à Blois qui a sa préférence, écrivant, recevant et complétant une bibliothèque fort riche, comme en témoigne l'inventaire établi en 1427, pendant sa captivité anglaise.
Il meurt, à Amboise,  en 1465. Son fils, Louis XII, fera ériger, en 1502, un tombeau pour ses parents et grands-parents en l'Eglise des Célestins à Paris.
En résumé, Charles d'Orléans a eu une vie marquée par le deuil, la guerre, l'exil, la souffrance, mais il a fait de l'espace de ses poèmes un haut lieu de liberté et de délicatesse en contradiction profonde avec cette biographie.

Le Poète

C'est pendant cette captivité que Charles d'Orléans va écrire une grande partie de son oeuvre. Il avait déjà rédigé en 1404 (à 10 ans donc), un premier poème, Le Livre contre tout péché.
Il a composé un très grand nombre de pièces, privilégiant les formes fixes, la ballade (123, pour la plupart, semble-t-il, composées en Angleterre), le rondeau (435, la plupart composés à Blois, après son retour), mais aussi des chansons (89) et des complaintes. Certains de ces poèmes ont été écrits en anglais.
Ainsi l'imagine l'écrivain Jean Tardieu, au XXe siècle :



Je vois un homme d'autrefois, soudain redevenu jeune comme le jour. Il a consummé, rêvé sa vie pour en extraire quelques sons essentiels, c'est-à-dire pour détourner le cours des raisons du monde au profit d'un pressentiment d'une grande importance, l'un des premiers à avoir su (maladroit dans ses actes mais savant en poésie) utiliser les mots de la langue française à des fins de magie.

Jean Tardieu, Tableau de la littérature française, 1962




Héritier de la poésie médiévale, dans sa veine courtoise particulièrement, et fortement marqué par Le Roman de la Rose (Guillaume de Lorris et Jean de Meung), Charles d'Orléans utilise de nombreuses allégories mais auxquelles il confère par le jeu des actions qui leur sont attribuées, comme par leurs caractéristiques empruntées à la vie quotidienne, une fraîcheur et une grâce peu communes.  Par ailleurs, à travers nombre de ces allégories (Souci, Mélancolie, Joie, Vieillesse dans les derniers poèmes), le lecteur découvre un écrivain personnel, dont les jeux avec les mots (à propos des rondeaux, Tardieu parle de "danse des mots") dévoilent une personnalité attachante, un poète qui s'épanche, mais sans se répandre, une confidence maîtrisée et peut-être pour cela d'autant plus émouvante ; mais aussi un poète qui prend plaisir à observer le monde et à s'en réjouir. Ainsi de ces deux rondeaux célébrant le printemps :







Le Temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s'est vestu de brouderie
De soleil luyant cler et beau.

Il n'y a beste ne oyseau
Qu'en son jargon ne chante ou crie
Le Temps a a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye

Rivière fontaine et ruisseau
Portent en livree jolie,
Gouttes d'argent d'orfaverie;
Chacun s'abille de nouveau :
Le Temps a laissé son manteau.

( Rondel )

(mise en français contemporain)


Le Temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderie
De soleil luisant, clair et beau.

Il n'y a ni bête ni oiseau
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
"Le Temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie."

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie
Gouttes d'argent d'orfèvrerie;
Chacun s'habille de nouveau:
Le Temps a laissé son manteau.
Très riches heures du duc de Berry

Enluminure des Très riches heures du duc de Berry: le mois d'avril. (1412-1416)




Hiver, vous n'êtes qu'un vilain,
Eté est plaisant et gentil,
En témoin de Mai et d'Avril
Qui l'accompagnent soir et main*.

Eté revêt champs, bois et fleurs,
De sa livrée de verdure
Et de maintes autres couleurs,
Par l'ordonnance de Nature.

Mais vous, Hiver, trop êtes plein
De neige, vent, pluie et grésil ;
On vous dût bannir en exil.
Sans vous flatter, je parle plain**,
Hiver vous n'êtes qu'un vilain.

* main : matin
** plain : franchement



Poète reconnu de ses contemporains, ce dont on trouve trace dans Le concours de Blois (1457 ou peut-être 1460) pour lequel une dizaine de poètes (dont Villon) composeront chacun une ballade à partir du premier vers d'une de ses ballades "Je meurs de soif en couste la fontaine" ("Je meurs de soif auprès de la fontaine"), Charles d'Orléans est encore publié dans la première moitié du XVIe siècle, puis disparaît. Il faudra l'érudtion d'un homme du XVIIIe siècle, Claude Sallier pour qu'on s'avise de nouveau de son existence. Plusieurs éditions de ses oeuvres se succèdent au XIXe et au XXe siècle. Théodore de Banville écrit des Rondels à la manière de Charles d'Orléans (1875). Les musiciens, de Debussy à Poulenc en passant par Darius Milhaud en s'intéressant à ses poèmes qu'ils mettent en musique, ont permis sans doute de mieux saisir la beauté discrète mais profonde de ces pièces, longtemps taxées, à tort, de mièvrerie.



Sommaire               Calendrier